Abolition de l’esclavage

Mouvements abolitionnistes

Mouvements abolitionnistes
Auteur
Gilles GAUVIN

Historien


Les abolitions de l’esclavage et le cas réunionnais.
La France présente la particularité d’avoir aboli l’esclavage à deux reprises dans ses colonies, la première fois, au moment de la Révolution, par le décret du 4 février 1794, la seconde par le décret du 27 avril 1848 porté, au nom de la IIe République, par Victor Schoelcher.

Entre les deux le Consulat, qui devait conduire Bonaparte à fonder son Empire, décidait d’un retour à l’ordre colonial ancien en rétablissant la traite négrière et l’esclavage à partir de 1802. La singularité de La Réunion dans ce cadre national est de n’avoir connu que la seconde abolition.

La première abolition de 1794.

La France fut avec le Portugal, l’Angleterre et l’Espagne, la quatrième grande puissance organisatrice de la traite négrière entre le XVIe et le XIXe siècle. Ce commerce d’esclaves africains encouragé par l’Etat royal fournissait de la main d’œuvre aux colons français de l’océan Atlantique (Saint-Domingue, Guadeloupe, Dominique, Martinique, Sainte-Lucie, Grenade, Guyane) et de l’océan Indien (l’île Bourbon et l’île de France – devenues La Réunion et l’île Maurice – puis Mayotte au XIXe siècle).

La première abolition de 1794 n’est pas due à un simple acte de générosité des députés de la jeune République française. Le député et philosophe Condorcet, membre de la Société des amis des Noirs, avait dénoncé un « crime contre l’espèce humaine ». Mais qui pouvait alors s’intéresser à de si lointains territoires ? Il y a bien la petite commune de Champagney en Franche-Comté qui demande dans son cahier de doléances de 1789 de supprimer l’esclavage, mais ce fut une des rares exceptions ! L’abolition de 1794 est avant tout la conséquence de la révolte des esclaves de Saint-Domingue, la plus grande colonie à sucre de la France. A cette révolte qui débute dans la nuit du 22 au 23 août 1791, et dont le chef emblématique devient Toussaint Louverture, s’ajoute l’entrée en guerre de l’Espagne et de l’Angleterre contre la France. Léger-Félicité Sonthonax et Etienne Polverel, commissaires civils de la République à Saint-Domingue décident alors, sans l’avis de Paris (et parce qu’ils avaient besoin des Noirs pour combattre les armées britanniques et espagnoles), de proclamer l’abolition le 29 août 1793. Mise devant le fait accompli, la Convention nationale approuve la décision dans l’urgence et étend l’abolition de l’esclavage à toutes les colonies françaises le 4 février 1794 (16 pluviôse an II de la République). Toutefois cette mesure n’est pas appliquée à l’île de France et à La Réunion car les colons rejettent à la mer les émissaires venus apporter la nouvelle en 1796 ! Dans l’Atlantique, la Martinique, livrée aux Britanniques par les colons le 22 mars 1794, ne connaît pas non plus l’abolition.

Claude Wanquet qui a étudié avec minutie la période révolutionnaire à l’île de La Réunion, montre combien la question de l’abolition est au cœur des problèmes qui se posent alors aux colons . La révolte des esclaves de Saint-Domingue hante les esprits car elle est connue aussi bien des maîtres que des esclaves. Pourtant, Nicolas Lemarchand qui représente officieusement l’île à la Convention entre 1793 et 1794 et qui est alors un des plus gros possesseurs d’esclaves de l’île, s’est rallié à l’abolition . Il le fait par réalisme, mais également par patriotisme car il a à cœur de ne pas voir l’île faire sécession d’avec la France, comme cela s’est produit en Martinique. Même si Lemarchand réclame, au nom du droit à la propriété affirmé dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, une indemnisation pour les propriétaires, l’assemblée coloniale insulaire fait connaître, le 12 janvier 1795, son inquiétude quant à la position de son représentant à Paris. Elle n’en est que plus soulagée lorsque Lemarchand, de passage dans l’île, fait savoir qu’il renonce finalement à la députation et repart pour la France. Il a continué à affirmer ses convictions abolitionnistes, tout en gardant sa propriété esclavagiste à La Réunion, sans doute pour ne pas troubler le climat social et ne pas mettre en difficulté les amis qui lui étaient fidèles et restés dans l’île.

Les deux députés qui représentent l’île à la Convention en 1795, Jean-Baptiste Detcheverry et Pierre Charles Emanuel Besnard, se montrent également attachés au décret du 16 pluviôse an II sur la scène nationale. Cependant, selon Claude Wanquet, au-delà de l’engagement philanthropique, il faut y voir de profondes ambiguïtés, si ce n’est un double langage. S’ils revendiquent l’importance de l’acte d’abolition à long terme, ils insistent sur l’importance fondamentale de garantir la sécurité et l’ordre avant de décider sa mise en application dans la colonie. Ils défendent tout particulièrement le droit des colons à décider eux-mêmes de la meilleure façon de mettre en œuvre la mesure. C’est ainsi qu’ils se félicitent de ce qu’on n’ait pas envoyé, immédiatement après le décret de 1794, des commissaires pour mettre en application l’abolition car il faut, selon eux, de la mesure et de la réflexion pour mettre en œuvre une telle transformation sociale et économique. En fait, ils cherchent avant tout à assurer aux colons leur autonomie de décision car ils estiment que depuis Paris on ne comprend pas la réalité insulaire. Lorsque le 26 janvier 1796, le Directoire, indisposé par le silence des assemblées coloniales des Mascareignes concernant le décret d’abolition, décide d’envoyer pour deux ans les commissaires René Baco de la Chapelle et Etienne Burnel, avec des pouvoirs très étendus, les députés réunionnais se montrent hostiles en particulier au choix de ce dernier considéré comme trop brutal. A l’arrivée de Baco et de Burnel, le 18 juin, à Port-Louis, les premiers contacts se passent mal car les représentants du Directoire font savoir à l’assemblée coloniale de l’île de France qu’ils sont prêts à mettre en œuvre de manière stricte la Constitution de l’an III faisant des deux îles des départements et supprimant ainsi de facto les assemblées coloniales. Et avant même que la question de l’abolition ne soit effectivement abordée, les colons s’emparent par la force des deux hommes. Les commissaires sont ainsi renvoyés vers les Philippines, le but étant de les éloigner le plus longtemps de Paris. En fait, ils obtiendront sans trop de mal de la part de l’équipage leur retour vers la France.

Les députés réunionnais, qui se sont félicités du renvoi des délégués et qui assurent la colonie des meilleures intentions de la part de Paris, continuent cependant à affirmer leurs convictions abolitionnistes. Ils sont en fait surtout soucieux d’affirmer leur patriotisme à travers l’importance géopolitique de garder les deux îles à la France dans le cadre de la lutte pour la suprématie maritime contre l’Angleterre. Les Mascareignes pouvant d’ailleurs jouer, selon eux, un point d’appui essentiel pour tenter de pas perdre pied aux Indes. Les colons qui refusent l’abolition, au nom de l’ordre social, finissent par rompre avec les élus, et donc d’une certaine façon avec Paris, en n’organisant aucune élection pour le renouvellement de leurs députés. En fait, depuis 1796, l’île connaît une situation économique très difficile qui conduit à la désagrégation des corps constitués dans un contexte de peur d’une invasion anglaise. Alors qu’en février 1798 la nouvelle de la reprise en main du Directoire par Bonaparte effraie paradoxalement les anti-abolitionnistes de La Réunion qui craignent un retour des républicains abolitionnistes au pouvoir, une insurrection éclate dans le Sud à cause de la saisie annoncée des biens des contribuables en retard de paiement, mais aussi du fait de la crainte de voir l’assemblée coloniale s’allier aux Anglais. Parmi les insurgés, qui finissent par se rendre, figure le père Lafosse ouvertement abolitionniste. Arrêté, il est expulsé de l’île avec les autres meneurs.

La crainte abolitionniste disparaît avec l’arrivée au pouvoir de Bonaparte qui décide en 1802 d’officialiser le maintien de l’esclavage là où il n’avait pas encore disparu (soit dans l’océan Indien et en Martinique). Simultanément, il envoie deux expéditions militaires pour écraser les troupes de Toussaint Louverture à Saint-Domingue et de Louis Delgrès en Guadeloupe qui, au cri de « Vivre libre ou mourir ! », refuse le rétablissement de l’esclavage. Si la société esclavagiste est rétablie dans un bain de sang en Guadeloupe, Saint-Domingue devient en revanche la première République noire indépendante sous le nom de Haïti en 1804.

En 1815, à la chute de Napoléon, le Congrès de Vienne, qui réunit les vainqueurs, décide d’interdire la traite négrière. Dans les faits, le trafic se poursuit, mais en France le sujet intéresse toujours aussi peu. Le combat n’est pas sans risque non plus dans les colonies. En 1823, le martiniquais Cyrille Bissette rédige anonymement une brochure intitulée De la situation des gens de couleur libres aux Antilles françaises, pour dénoncer le système esclavagiste, réclamer des droits civiques pour les Noirs libres, proposer le rachat progressif des esclaves ainsi que des écoles gratuites pour les nouveaux affranchis. Dénoncé, il est arrêté et condamné au bannissement à perpétuité du territoire français. Il fait appel, mais est marqué au fer rouge et condamné aux galères à perpétuité. Après un nouveau recours, il finit par être condamné à dix ans de bannissement des colonies françaises.

En Grande-Bretagne, il y a au contraire d’importants mouvements de protestations favorables à l’abolition dans l’opinion publique : pétitions, distributions de tracts et même boycott des marchandises provenant des colonies esclavagistes. Il faut dire que la liberté d’expression y est plus large depuis la fin du XVIIe siècle. Cette mobilisation précoce conduit la Grande Bretagne à abolir la traite dès 1807, puis l’esclavage en 1833. L’abolitionnisme y est alors impulsé par William Wilberforce et Thomas Clarkson. Ce dernier réussit à organiser deux conventions antiesclavagistes mondiales, à Londres, en 1840 et en 1843. En France, c’est par le biais du mouvement protestant qu’est créé en France, le Comité pour l’abolition de la traite au sein de la Société de la morale Chrétienne. Dans les années 1820, l’abbé Grégoire reprend également son combat contre l’esclavage commencé sous la Révolution. Mais ce n’est qu’après l’abolition de l’esclavage britannique qu’apparait au grand jour, en 1834, la Société française pour l’abolition de l’esclavage. Même si elle reste sans écho politique sous la Monarchie de juillet, elle compte parmi ses membres Lamartine, Tocqueville ou Victor Schoelcher. En mars 1848, Cyrille Bissette réunit le Club des amis des Noirs qui est fréquenté par des personnalités comme Alexandre Dumas père et fils. Les dirigeants de ce Club invitèrent d’ailleurs Victor Schoelcher à venir exposer ses idées sur l’abolition, mais ce dernier refusa car il estimait la demande inopportune. Schoelcher et Bissette, pourtant liés par le même combat abolitionniste, se sont ainsi farouchement opposés.

La seconde abolition de 1848.

L’ensemble des notables de La Réunion sont profondément hostiles à l’abolition de l’esclavage. C’est d’ailleurs sans aucun ménagement que le père Alexandre Monnet,

A. H. Xavier Monnet. Roussin, Louis Antoine. 1862.
Musée historique de Villèle

considéré comme abolitionniste, est prié par le gouverneur Graëb de quitter l’île en septembre 1847.

E. F. Joseph Graeb, capitaine de vaisseau, gouverneur de l’île Bourbon depuis 1846 jusqu’en octobre 1848. Roussin, Louis Antoine. vers  1879.
Musée historique de Villèle

Rares sont ceux qui, dans cette société insulaire conservatrice, ne tiennent pas une position d’intransigeance absolue sur le sujet. L’écrivain Eugène Dayot, qui dans son Bourbon pittoresque retrace ce que furent les chasses aux Noirs-marrons, ne se montre pas opposé à l’abolition de l’esclavage, mais il en refuse toute application précipitée avant que les esclaves n’aient pu bénéficier d’une certaine instruction. Proche du mouvement Franc-créole , il défend ainsi la liberté de la presse pour que l’on puisse discuter ouvertement des conditions de l’émancipation. De la même façon, Louis Bret, receveur de l’Enregistrement et des Domaines, propose en vain de faire éditer, en 1841, un projet pour arriver à accompagner au mieux une abolition qu’il juge inéluctable, mais qu’il souhaite progressive et préparée . Il suggère ainsi, avec l’arrêt total de la traite, une sortie de l’esclavage au fil de l’extinction des esclaves dont le sort pourrait être amélioré. Sully Brunet, désigné comme délégué de la colonie à Paris en 1830, également proche des Francs-créoles et fortement opposé à l’aristocratie insulaire symbolisée par le clan familial Desbassayns – Villèle, suggère pour sa part une émancipation échelonnée jusqu’au 31 décembre 1859. Par pragmatisme, il estime qu’il faut absolument que les colons participent de manière constructive au débat, s’ils espèrent toucher des indemnités, plutôt que de répondre systématiquement par la négative à toutes les demandes pour consultation de la part de Paris.

La proclamation de la IIe République, en février 1848, ouvre la voie à la seconde abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. Pourtant, celle-ci n’est pas non plus le résultat d’un simple acte d’humanité. C’est la crainte d’une insurrection des esclaves en Martinique et en Guadeloupe qui pousse le gouvernement provisoire à suivre Victor Schoelcher .

Schoelcher. Gillot, Firmin. 2e moitié 19e siècle.
Musée historique de Villèle

La position de ce dernier a par ailleurs également évolué. Si, en 1833, dans De l’esclavage des Noirs et de la législation coloniale, il défend une abolition progressive sur quarante à soixante ans, il se rallie en 1840 à l’idée d’une émancipation totale et immédiate . Lorsque François Arago, ministre de la Guerre et de la Marine, organise une commission d’abolition il en confie la présidence à Schoelcher (qui se garde bien d’ailleurs d’y associer Bisette). L’abolition, prévoyant l’indemnisation des colons, est décrétée le 27 avril 1848, un délai minimum de deux mois étant prévu pour son application. La proposition de Schoelcher d’indemniser également les esclaves et de leur attribuer un lopin de terre est rejetée par le Gouvernement provisoire. Mais les commissaires de la République n’ont pas le temps d’arriver aux Antilles que des révoltes d’esclaves imposent l’abolition dès le 23 mai en Martinique et le le 27 mai en Guadeloupe. En Guyane, elle est proclamée selon le délai prévu, le 10 août.

Souvenir de l’Ile de la Réunion, N° 127: M. Sarda-Garriga, Commissaire général de la République à l’Ile de la Réunion. Roussin, Louis Antoine. 1849.
Archives départementales de La Réunion

A La Réunion, le commissaire de la République Sarda Garriga proclame l’abolition le 20 décembre. L’objectif est partout de maintenir l’ordre social : les « nouveaux libres » ont pour obligation d’avoir un contrat d’engagement sous peine d’être déclarés vagabonds et conduits dans des ateliers de travail forcé. En fait, les propriétaires d’esclaves de l’île ont très tôt anticipé les conséquences de l’abolition en matière de main d’œuvre. Dès janvier 1848, les colons débattent de la nécessité de faire venir des travailleurs, certains politiques évoquant même la possibilité de recruter des travailleurs irlandais 
. Lorsque l’abolition est proclamée le 20 décembre un navire arrive d’ailleurs chargé d’engagés. Par ailleurs, Sarda Garriga prend en compte la demande des propriétaires de terminer la coupe des cannes en retardant l’annonce officelle au 20 décembre, mais surtout devant l’argument des colons qui estiment manquer de liquidités pour assurer les salaires prévus pour les affranchis, il fait le choix de réduire des deux tiers le prix du mois de travail. Les affranchis se retrouvent ainsi cantonné à une situation de misère, avec obligation de contracter un engagement, et même interdits de voie publique les jours ouvrables. Les colons sauront d’ailleurs se souvenir des conditions qui leur ont été faites puisqu’ils collectent 40 000 francs de dons pour Sarda Garriga et les conseillers généraux lui font verser une pension annuelle de 3 600 francs jusqu’à sa mort .

Si 67% des propriétaires possèdent moins de 10 esclaves en 1848, Prosper Eve montre bien qu’en fait les moyens et gros propriétaires qui disent ne pas pouvoir payer correctement les affranchis, ne manquent pas de moyens pour faire face aux dépenses liées à l’engagement d’Indiens et d’Africains. Ces dernières augmentent de 528 % entre 1849 et 1857, le contrat de travail passant de moins de 200 francs en 1849 à 1 100 francs en 1857 . Le recours aux engagés est en fait justifié par des campagnes de presse savamment orchestrées pour donner aux affranchis l’image de paresseux, alors que ces derniers ont bien honoré les contrats de travail passés au moment de l’abolition. De la même manière, le pouvoir politique aura mis tout en œuvre pour écarter les anciens esclaves de l’exercice de leur droit de vote.

Le long combat pour la commémoration de l’abolition à La Réunion.

Dès 1849, tout est fait également pour que la célébration de l’abolition de l’esclavage reste exclue de l’espace publique. Il est clair que les possédants de l’île ne tiennent pas à honorer cette journée . Oubliée volontairement dans un premier temps par la IIe République du fait de l’instauration d’une fête du travail le 4 mai (jour anniversaire de la proclamation de ce même régime), son souvenir reste limité à la sphère familiale dans le monde des affranchis. Entre 1870 et 1936, il n’existe ainsi aucune commémoration officielle du 20 décembre. C’est par le monde syndical que cette commémoration a surgi sur la place publique, pour commencer sous l’impulsion du petit industriel René Payet . Ce dernier se présente aux élections législatives de 1936 rien moins que comme « le nouveau Sarda ». Dans la rubrique « la voix des esclaves », de son journal Servir, il investit le champ lexical de l’esclavage et de son abolition en ravivant les mémoires. La référence à ce passé esclavagiste est également le fait du syndicat des haleurs de pioche de Gabriel Virapin qui appelle clairement à célébrer le 20 décembre. René Payet, pour contrer le syndicaliste, n’a cependant pas hésité à interdire toute manifestation en lien avec la commémoration de l’esclavage. Ce n’est ensuite qu’avec la départementalisation que le 20 décembre sortira du fénoir , porté en premier lieu par la fédération communiste du PCF, du docteur Raymond Vergès, puis par le Parti Communiste Réunionnais, fondé par Paul Vergès en 1959. Mais il n’est pas inintéressant de noter la place que tient également Sarda Garriga au sein de la mémoire communiste. En effet, en 1945, la mairie de St-Denis conquise par le Docteur Vergès décide d’honorer le commissaire de la République en donnant son nom à une place publique. C’est donc le notable républicain, et son message d’ordre et de travail qui est célébré et non les affranchis eux-mêmes. En 1998, pour le cent cinquantième anniversaire de l’abolition, le maire communiste de la Possession, Roland Robert, décide encore de mettre en valeur, à travers une stèle commémorative, le tamarinier à l’ombre duquel Sarda Garriga se serait reposé lors du voyage mené autour de l’île pour annoncer l’abolition. Entre temps, la thématique de l’esclavage est pourtant devenue, dans le cadre de l’affrontement politique violent qui oppose le PCR, autonomiste, aux départementalistes réunis derrière Michel Debré, un des piliers de la culture communiste insulaire. Ainsi par exemple, en 1968, tandis que les institutions officielles commémorent le cinquantenaire de la Première Guerre mondiale, en particulier autour de la mémoire de Roland Garros, figure du « héros » réunionnais mort au combat en 1918, le PCR valorise pour sa part « la mémoire populaire » autour du 120e anniversaire de l’abolition de l’esclavage . Il met pour cela en exergue la poésie « révolutionnaire » de Leconte de Lisle, dont c’est alors le 150e anniversaire de la naissance. Le parti voit en effet dans Sacatove, publié en 1846, l’éloge du marronnage et de la résistance auquel il assimile les luttes anticolonialistes dans le monde et par extension le combat pour l’autonomie démocratique et populaire dans l’île.

Le 20 décembre est finalement consacré sur la place publique en 1983 par le gouvernement de François Mitterrand qui permet à chacune des régions françaises d’outre-mer de célébrer officiellement la date d’abolition de l’esclavage lui correspondant. Le 10 mai 2001, les parlementaires français ont ensuite reconnu l’esclavage et la traite négrière organisés par les Européens comme un crime contre l’humanité et, depuis 2006, le 10 mai est devenu la date à laquelle l’ensemble des Français commémorent cette longue histoire de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions. Les Réunionnais disposent ainsi à présent de deux dates pour commémorer, sous des formes diverses, l’abolition de l’esclavage. Il existe cependant toujours des enjeux politiques autour de ce que d’aucuns préfèrent appeler la « fèt kaf » et ce que la Région Réunion a décidé de célébrer à partir de 2010 à travers le « Festival Liberté métisse ».

Notes
[1] Claude Wanquet, Le rejet formel de l’abolition de l’esclavage, Histoire d’une révolution. La Réunion (1799-1803), Genève, Jeanne Laffitte, 1981, t. II, pp. 465-497.

[2] Lemarchand est le suppléant du député Louis Marie Bertrand, admis à la Législative du 29 mars 1792 à sa dissolution le 20 septembre. Il essaie de lui succéder, mais la Convention refuse d’étudier sa candidature. Il a joué cependant le rôle d’un député officieux. Claude Wanquet, Les premiers députés de La Réunion à l’Assemblée nationale. Quatre insulaires en Révolution (1790-1798), Paris, Karthala, 1992.

[3] Ce mouvement cherche à mobiliser la classe moyenne insulaire contre les plus grands propriétaires qui tiennent le pouvoir politique et économique de l’île, en revendiquant certaines libertés. Ils se montrent cependant opposés à l’abolition.

[4] Prosper Eve, Le 20 décembre 1848 et sa célébration : du déni à la réhabilitation (1848-1980), Paris, L’Harmattan, 2000, pp. 105-109.

[5] Nelly Schmidt, Victor Schoelcher, Paris, Fayard, 1994.

[6] Prosper Eve, Petit précis de remise en cause des idées reçues sur les affranchis de 1848 à La Réunion, St-Denis, CRESOI Océans-Editions, 2009, p.8.

[7] Ibid., 19.

[8] Ibid., p.155. Sarda Garriga a terminé sa vie à Mesnil-sur-l’Estrée, dans l’Eure, où sa tombe a été mise en valeur.

[9] Ibid., p.157.

[10] Sur le sujet nous renvoyons le lecteur à l’ouvrage de Prosper Eve, Le 20 décembre 1848 et sa célébration : du déni à la réhabilitation (1848-1980), Paris, L’Harmattan, 2000. Nous en rappelons ici les principales conclusions.

[11] Prosper Eve, Le jeu politique à La Réunion de 1900 à 1939, Paris, L’Harmattan, 1994.

[12] Terme créole pour désigner l’obscurité.

[13] Gilles Gauvin, Histoire et récupération politique : l’exemple de l’abolition de l’esclavage en 1968, Revue Historique des Mascareignes n°2, AHIOI, p. 167-190.

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Gilles GAUVIN

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