L’habitation Desbassayns

Architecture

Architecture
Auteur
Bernard LEVENEUR

Conservateur territorial du patrimoine
Musée Léon Dierx (La Réunion)


Les « châteaux » Panon-Desbassayns
A la fin du XVIIIe siècle, trois maisons atypiques à cette époque dans l’île, existent au Quartier Saint-Paul : l’une au Bernica, l’autre le long de la Chaussée Royale et enfin la troisième, à Saint-Gilles-les-Hauts.

Ces demeures en pierre à étage appartiennent à deux notables de la colonie : Julien Gonneau-Montbrun (1727-1801) et son gendre Henry Paulin Panon Desbassayns (1732-1800). Leur architecture les distingue des autres maisons établies sur les propriétés rurales de la colonie.

Gonneau-Montbrun ou Panon Desbassayns ?

Une note historique rédigée par Jacques Lougnon  en 1989 précise que les trois maisons ont été construites par Henri-Paulin Panon Desbassayns : celle de la Chaussée Royale en 1776, la demeure de Saint-Gilles-les-Hauts en 1788 et enfin la maison du Bernica en 1789. Lougnon est le seul à proposer cette chronologie, sans qu’il soit possible de la confirmer par des sources historiques ou la présence d’une date sur les bâtiments, à l’exception de la maison de Saint-Gilles-les-Hauts (1788). Bernard Marek  dans son livre sur l’histoire de Saint-Paul attribue lui aussi à Panon-Desbassayns la construction des trois maisons. En 2011, Guy Panon de Richemont  conteste les hypothèses de Lougnon et Mareck, indiquant dans ses travaux généalogiques sur la descendance du premier Panon arrivé à Bourbon, que Julien Gonneau-Montbrun est à l’origine des maisons du Bernica et de la Chaussée Royale.

Le beau-père et son gendre ont un lien évident avec les trois maisons. Henry Paulin, un ancien militaire ayant fait carrière en Inde, a épousé en 1770 Ombline Gonneau-Montbrun (1755-1846), âgée de 15 ans, unique enfant et héritière de Julien. Dès cette union, il semble qu’il associe son beau-fils à la gestion de ses biens. Gonneau-Montbrun tire une grande partie de ses revenus de l’exploitation de sa propriété du Bernica sur laquelle il exploite du café, du coton et des vivres. Il existe sur ce « terrain d’habitation » une cour regroupant une maison d’habitation, ses dépendances et probablement un camp d’esclaves. Comme ailleurs dans l’ouest, cette cour est établie à la limite entre les savanes et les terres cultivables. C’est le site connu actuellement sous le nom de Maison Blanche (aujourd’hui Lycée La Salle Maison Blanche), à la base de l’actuel village du Guillaume. Gonneau-Montbrun possède aussi au centre-ville de Saint-Paul la « Grand Cour », un vaste « terrain d’emplacement », expression locale désignant une propriété urbaine, dont l’entrée se trouve sur la Chaussée Royale. Cet axe urbain est aménagé à partir de 1769 .

L’hypothèse la plus probable concernant le commanditaire de ces maisons est peut-être la suivante : disposant d’une importante fortune, Julien Gonneau-Montbrun a financé les chantiers des maisons du Bernica et de la Chaussée Royale, à la suite d’une proposition d’Henri-Paulin Panon Desbassayns et sous le contrôle de ce dernier, celle de Saint-Gilles-les-Hauts devant lui être attribuée exclusivement.

Néoclassique indien ?

Les trois maisons présentent de nombreuses similitudes : un plan rectangulaire, des élévations presqu’identiques, notamment la présence de varangues superposées sur deux façades, une distribution intérieure, tant au rez-de-chaussée qu’à l’étage, organisée autour d’une grande salle centrale.

Il s’agit manifestement d’un plan type influencé par des modèles indiens, probablement vus entre 1751 et 1763 par Panon Desbassayns lors de son séjour comme soldat en Inde, dans la région de Pondichéry. Depuis les années 1730, le comptoir français connaît une période d’essor politique et économique qui se traduit par un développement urbain important : les commerçants indiens de la ville et les Européens se font construire des maisons en brique couvertes de tuiles ou de toit terrasse. La Compagnie des Indes élève des bâtiments officiels prestigieux, comme le célèbre hôtel du gouverneur Dupleix. S’il ne réside pas en permanence à Pondichéry, compte-tenu de ses déplacements sur différents champs de bataille lors du conflit franco-anglais, Panon Debassayns a pu observer cette ville à son apogée, avant sa destruction complète en 1761.

Le souvenir de l’opulence indienne se retrouve dans les maisons édifiées plus tard à l’île Bourbon. Les colonnes trapues devant les varangues des façades est et ouest des maisons de la Chaussée Royale et de Saint-Gilles-les-Hauts présentent des similitudes avec certaines demeures franco-pondichériennes des années 1750-1760. Il en est de même pour les toits terrasses, en usage en Inde, réalisés à l’aide de la technique de l’argamasse. L’intervention de maçons indiens n’est pas avérée, mais il est probable que des liens aient été établis entre les commanditaires et des ouvriers du comptoir français après le retour d’Henry Paulin. Certains sont peut-être venus à Bourbon le temps du chantier.

Façade est de la maison de la Chaussée royale à Saint-Paul, photographie B.L.
Façade ouest de la maison de Saint-Gilles-les-Hauts, photographie B.L.

Une observation plus détaillée des trois résidences, en relation avec leur période de construction, les années 1770-1780, amène à proposer l’hypothèse d’une seconde influence stylistique : le néo-classicisme. Ce courant architectural se développe à partir du milieu du XVIIIe siècle en Europe et se diffuse rapidement dans les colonies françaises et anglaises notamment. Leurs plans, la symétrie des élévations principales, la distribution intérieure, rappellent en effet les édifices néo-palladiens construits en Angleterre ou en France à partir des années 1750-1760.

Plan du rez-de-chaussée de la maison de la Chaussée royale, coll. DAC OI.
Plan du rez-de-chaussée de la maison de Saint-Gilles-les-Hauts, coll. DAC OI.

Atypiques, uniques dans l’île, les maisons Desbassayns témoignent d’une synthèse stylistique entre techniques indiennes élaborées à Pondichéry et influence européenne. On pourrait évoquer ici une architecture néo-classique indienne.

Des modèles sans suite

Selon Albert Jauze , la surface moyenne d’une maison à Bourbon au XVIIIe siècle est d’environ 29,5 m2. Ces cases en bois généralement couvertes de feuilles ont des plafonds bas et sont mal éclairées  : « Il est plus aisé de recourir au bois, très répandu, dont les techniques de mise en œuvre issues du Vieux-Continent et apportées notamment par les charpentiers de marine sont éprouvées » . Elles possèdent très souvent un seul niveau, couvert d’une toiture à deux ou quatre pans. La lithographie d’Antoine Louis Roussin et une photographie de 1897 montrant une maison du XVIIIe siècle, donnent une idée plus précise de la maison type du planteur d’épices ou de café.

A. L. Roussin, Maison du poète Bertin à Sainte-Suzanne, vers 1860, coll. MLD
H. Mathieu, habitation d’un planteur à la Rivière des Pluies, vers 1900, coll. ADR.

L’utilisation de la pierre est attestée dans de rares cas à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle . Cependant, « le particulier qui souhaite [recourir à construire en pierre] doit non seulement pouvoir, en outre se procurer à prix fort de la chaux [pour le mortier] mais aussi compter sur de bons ouvriers. […] La chaux, produite à partir du corail, est faite à deux endroits à Bourbon [en 1770], au Repos Laleu et à la Rivière d’Abord ».

Ces informations témoignent du caractère exceptionnel et ostentatoire des maisons Desbassayns, bâties en moellons maçonnés enduits, avec des chaînes d’angles en basalte taillé. Leurs surfaces d’environ 590 m2, répartis sur deux niveaux, font de ces maisons les plus grandes de la colonie à la fin de l’Ancien Régime . Elles rivalisent avec une seule autre construction privée à l’époque : le Château du Gol, construit vers 1747 dans la plaine du même nom à Saint-Louis. Ses plans ont été dessinés par Antoine Marie Desforges-Boucher (1715-1790), ingénieur de la Compagnie des Indes, gouverneur général des îles Mascareignes de 1759 à 1767. Le château présente un corps de logis possédant un étage couvert d’une toiture mansardée, précédé d’une galerie sur deux niveaux au sud. Desforges-Boucher semble se référer aux malounières des armateurs bretons.

A. L. Roussin, Château du Gol à Saint-Louis, 1847. Coll. MLD

Si les varangues ne constituent pas un trait original des maisons Desbassayns, leur disposition sur deux niveaux est exceptionnelle au XVIIIe siècle. On ne retrouve cette disposition que dans l’élévation nord de la cure de Saint-Denis, livrée au milieu des années 1750, aujourd’hui modifiée. Par ailleurs leur existence sur deux des façades, à Villèle (Saint-Gilles-les-Hauts) et sur la Chaussée Royale, n’a aucun équivalent dans d’autres maisons contemporaines. Elles forment une grande pièce qui protège la salle centrale des rayons du soleil, et offre un espace de repos abrité ouvert sur le jardin. Au Bernica, elles n’existent que sur la façade ouest, masquées aujourd’hui par des ajouts faits durant les années 1970. A Saint-Gilles-les-Hauts, les varangues de la façade orientale ont été fermées après 1848, celles de la façade occidentale sont toujours ouvertes.

Elevées à la fin du XVIIIe siècle, les trois maisons Desbassayns n’inspirent aucun autre notable de la colonie au siècle suivant, à l’exception d’un seul, François-Xavier Bellier-Montrose. Entre 1825 et 1827, probablement d’après les plans de Jean-Baptise Reynoal de Lescouble, il fait bâtir à Bois-Rouge (Saint-André) une grande demeure familiale en pierre dont la façade nord à double varangue centrale évoque celle de Saint-Gilles-les-Hauts ou de la « Grand Cour ». Bois Rouge est couverte à l’origine d’une argamasse, comme les maisons Desbassayns. Il n’est toutefois pas possible d’affirmer que les secondes aient pu servir de modèle à la première.

J-B. Dumas, maison de Bois Rouge, vers 1829-1830. Coll. ADR

Après Madame Desbassayns

Ombline Panon-Desbassayns hérite de Saint-Gilles-les-Hauts à la mort de son mari en 1800 puis, un an plus tard, du Bernica et du terrain d’emplacement de la Chaussée Royale à la mort de son père. Décédée en 1846, ses biens sont partagés : Saint-Gilles-les-Hauts devient propriété des Villèle, le Bernica est attribué à Jospeh Panon-Desbassayns, Euphrasie Pajot, Ursule Hamelin et Claire Vecth, tous descendants de la matriarche et la « Grand Cour » reste dans l’indivision. Il existe sur les deux propriétés agricoles des sucreries élevées durant les années 1820-1830.

De 1846 à 1974, la maison de Saint-Gilles-les-Hauts appartient aux descendants de Jean-Baptiste de Villèle jusqu’à sa vente au Département de La Réunion. Durant toute cette période, les principales modifications concernent la façade est, dont les varangues sont fermées pour agrandir la maison. Durant les années 1930, la maison semble avoir été rénovée, époque durant laquelle les volets à un seul battant des fenêtres sont remplacés par des volets double. Depuis 1974, elle est devenue un musée historique et a fait l’objet de divers aménagements intérieurs.

Façade ouest du musée de Villèle, vers 1980, coll. privée.

Dès 1847, le domaine de Bernica est cédé à Edouard Manès puis devient propriété de la famille Etchegaray de 1855 à 1873. La maison n’est pas modifiée et présente encore à la fin du XIXe siècle une toiture terrasse et probablement encore des varangues ouvertes à l’ouest. Cédée à la famille Martin en 1909, elle est peut-être modifiée au début du XXe siècle par la pose d’un triple toit à quatre pans qui vient remplacer le toit terrasse. C’est peut-être aussi à cette date que les varangues de la façade côté mer sont fermées. Intégrée au patrimoine de la SA de l’Eperon en 1920, les administrateurs de cette société cèdent le 18 décembre 1940 aux Frères des Ecoles Chrétiennes la maison du Bernica, et trois hectares de terres autour, afin qu’ils puissent y établir un collège. La congrégation modifie profondément les façades en y accolant des corps de bâtiments supplémentaires. C’est aujourd’hui une des annexes du Lycée La Salle Maison Blanche.

Façade ouest de la maison du Bernica, vers 1940. Coll. FEC.
Façade nord et est de la maison de Bernica, vers 1940. Coll. FEC.

Enfin, de 1846 à 1854, la maison de la Chaussée Royale n’est pas partagée. Elle est vendue aux enchères le 9 juillet 1854 et devient propriété de Camille Jurien de La Gravière, fille unique de Joseph Panon-Desbassayns. Six ans plus tard, le 18 septembre 1858, cette femme très pieuse cède le terrain d’emplacement à l’Evêché. Ce dernier y installe un collège, baptisé Saint-Charles. Durant la seconde moitié du XIXe siècle, on élève une charpente couverte de tuiles sur le toit terrasse. Après le transfert du collège à Saint-Denis, vers 1874, la maison inoccupée se dégrade : elle est totalement en ruine dans les années 1950. Il n’y a plus de toit, plus de planchers, plus de fenêtres ni de volets. Les enduits sont très endommagés.

Collège de la Chaussée, vers 1930, coll. J-F. Hibon de Frohen

Après convention entre l’Evêché et l’association chinoise Kuo-Min-Tang, la maison est rénovée en 1959. Elle abrite jusqu’en 1973 une école franco-chinoise, dont l’initiative revient au père Antoine Lan Pin Ho. Les salles de classes se trouvent au rez-de-chaussée, un dortoir à l’étage. Transformée après en entrepôt après la fermeture de l’école en 1970, elle retrouve une vocation culturelle en 1982 avec l’installation de l’Amicale franco-chinoise qui y installe son siège jusqu’en 2011. L’Evêché s’est séparé depuis de la maison au profit de la municipalité de Saint-Paul.

Notes
[1] Lougnon, Jacques, Le bicentenaire de la Maison Blanche, note tapuscrite s.d., Bibliothèque du musée de Stella Matutina.

[2] Marek, Marek, Bernard, Histoire de Saint-Paul de La Réunion depuis 1663, Saint-André, Océan éditions, 2010, p 62

[3] Richemont, Guy de, De Bourbon à l’Europe, Paris : G. de Richemont, 2011, 2 vol., p 88

[4] Marek, Bernard, op. cit., p 59

[5] Jauze, Albert, Vivre à l'île Bourbon au XVIIIe siècle : usages, moeurs et coutumes des habitants d'une colonie française sur la route des Indes de 1715 à 1789, Paris, Riveneuve éd., 2017, p 48.

[6] Jauze, op. cit. p 349.

[7] Jauze, op. cit. p 59.

[8] Idem.

[9] Dans son livre Albert Jauze indique que les plus grandes maisons en bois qu’il a rencensé dans les archives notariales pour la période allant de 1715 à 1789 possèdent une surface de 245 à 255 m2, sur un seul niveau.

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Bernard LEVENEUR

Conservateur territorial du patrimoine
Musée Léon Dierx (La Réunion)