L’habitation Desbassayns

La famille Desbassayns

Portrait d’Henri-Paulin Panon Desbassayns
Auteur
Claude WANQUET

Historien


Portrait d’Henri-Paulin Panon Desbassayns

Henri-Paulin Panon est né à Saint-Paul le 11 février 1732. Il est le petit-fils d’un charpentier de marine, Augustin Panon dit l’Europe, originaire de Toulon, qui s’est établi dans l’île à la fin du XVIIe et s’y est bâti une coquette fortune.

Il descend aussi d’une autre figure célèbre de la mythologie réunionnaise, Françoise Chatelain (dite parfois de Crécy) qui avant d’épouser Augustin Panon avait enterré trois maris dont elle avait eu plusieurs enfants. Ce qui explique le nombre considérable de parents, à des degrés divers, dont font état les journaux d’Henri-Paulin.

Portrait d’Henri Paulin Panon-Desbassayns. Dubois. 18e siècle.
Musée historique de Villèle

Henri-Paulin a fait une longue et brillante carrière militaire. Enseigne dans les milices de Bourbon dès 1744, il s’est embarqué en 1751 pour l’Inde avec les Volontaires de Bourbon envoyés en renfort à Dupleix. Nommé lieutenant en 1758 il a participé à de nombreux combats, durant lesquels il a été blessé (il écrit lui-même qu’il est « estropié » du bras droit) jusqu’à la prise par les Anglais, en 1761, de Pondichéry où il se trouvait enfermé. Revenu à Bourbon il est devenu major de la milice de St-Paul en 1773 et fait, en 1776, chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, une distinction qui était une sorte de tremplin vers la noblesse, dont il arbore fièrement sur son habit le symbole, une croix d’or portant en son milieu l’effigie de Saint-Louis.

Pondicherry attacked by the British Fleet under Admiral Boscawen. 1756.
National Maritime Museum
Croix de l’Ordre Royal et Militaire de Saint-Louis. Avant 1785.
Musée historique de Villèle

« Puissamment riche » comme le disent certains, Henri-Paulin appartient indéniablement à la catégorie des « Gros Blancs », étant même le plus grand propriétaire foncier et le plus gros possesseur d’esclaves de l’île. En 1763, il possédait déjà « deux cent soixante arpents trois quarts » de terre qui lui venaient de sa grand-mère maternelle, morte dix ans plus tôt. Mais sa fortune a véritablement commencé lorsqu’il a épousé, le 28 mai 1770, Marie-Anne-Thérèse-Ombline Gonneau-Montbrun, fille unique de son cousin Julien Gonneau, « la plus riche héritière de l’île » écrit-il lui-même. Il a alors 38 ans, Ombline pas encore 15 ! Ils auront 13 enfants dont 9 ont atteint l’âge adulte et ont eu à leur tour une nombreuse descendance.

Le couple s’est constitué entre ce mariage et les débuts de la Révolution un énorme patrimoine foncier. En 1789, les Desbassayns ont, en habitations, 420 hectares (six terrains à Saint-Gilles pour un total de 150 hectares, deux terrains à la Saline et aux Trois-Bassins pour un total de 145 hectares, 125 hectares dans la région du Bernica). Les époux recensent, en 1784, 254 esclaves, en 1790, 348 ; en 1797 ce chiffre sera porté à 417 et dans l’inventaire après décès d’Henri-Paulin, en 1800, à 451. Ils ont quatre demeures, une aux Trois-Bassins et une autre à Bois-de-Nèfles qui servent surtout de magasins, une troisième à Saint-Paul et la plus importante, celle de Saint-Gilles-les-Hauts, l’actuel musée.

La plante qui occupe sur leurs terres la plus grande superficie est le maïs, nourriture de base des esclaves mais consommée également par nombre de Blancs. Mais leur vraie richesse et ce qui fait leur prestige, c’est la vente, en Europe, de café et de coton. Avec les sommes importantes qu’elle rapporte, les Desbassayns achètent en France une foule de choses pour orner leurs demeures ou pour les revendre très avantageusement dans l’île. Henri-Paulin investit également dans l’armement maritime et assure ses arrières en achetant diverses rentes sur l’Etat.

Henri-Paulin est certainement le Bourbonnais de l’époque le mieux connu grâce à la foule d’écrits qu’il a laissés. Lui qui avait reçu une éducation manifestement sommaire, dont le style était pauvre et laborieux et qui ne se souciait aucunement de rigueur orthographique, apparaît même comme une sorte de forçat de l’écriture. Il a tenu, comme son père avant lui, un livre de raison dans lequel il est surtout question de saillies de chevaux et de récoltes de maïs mais où il a aussi mentionné les naissances de ses enfants et celles de ses esclaves. Il a surtout tenu le journal des deux voyages qu’il a faits en France en 1785, puis en 1790-1792. Complètent ces journaux des listes d’achats, faits ou à faire, des notes de dépenses, des factures. Et plus encore une très volumineuse correspondance avec des membres de sa famille et divers amis, dominée par deux grands ensembles : sa correspondance avec les Gérard de Lorient, amis de longue date et associés en affaires, et celle avec ses cousins Lagironde. Très précieux également pour la connaissance du personnage est l’inventaire de ses biens réalisé après son décès par son notaire et ami Elie Philibert Chauvet le 8 brumaire an IX (30 octobre 1800).

Quel homme tous ces documents nous révèlent-ils ?

En premier lieu un remarquable père de famille. La finalité de son premier voyage en France est d’aller rendre visite à ses trois fils ainés admis au très aristocratique collège bénédictin de Sorèze, école militaire royale. Celle de son second voyage est d’accompagner en France, pour y parfaire leur éducation, deux garçons plus jeunes et surtout -ce qui est beaucoup plus neuf pour l’époque- deux petites filles, Marie-Euphrasie et Mélanie (qui de retour à La Réunion y épousera le 13 avril 1799 Joseph de Villèle, le futur Premier Ministre). Les journaux d’Henri-Paulin ne révèlent pas seulement un homme soucieux des progrès scolaires et de la réussite sociale de ses enfants mais aussi un père très attentionné et sensible.

Ecole militaire de Sorèze. Lepaule Guillaume. Début 19ème siècle.
Archives départementales du Tarn.

Plébéien et nanti d’un solide bon sens paysan, Henri-Paulin tourne maintes fois en dérision les snobismes parisiens, en particulier la « fureur » de tout voir et de tout commenter. Mais, en vérité, cette « fureur » l’habite aussi pleinement et se trouve servie par une vitalité véritablement exceptionnelle pour un homme relativement âgé pour l’époque. Son objectif est manifestement, pendant le temps relativement limité qu’il a à passer en France, de ne rien rater d’un possible spectacle, que ledit spectacle soit un monument ou un individu célèbre, une manifestation offrant un intérêt historique ou social, un mécanisme ingénieux, une pièce à la mode ou un simple spectacle de rue. Bref d’être présent là où il y a quelque chose de curieux à voir, quelle que soit cette curiosité.

Ses voyages en France sont pour lui l’occasion de concrétiser de vieux rêves, en premier lieu celui de voir le roi et les lieux prestigieux où résident la cour et les grands. En province, il va voir moult vestiges romains, force cathédrales et châteaux. Mais il n’y a pas que les lieux célèbres qui l’intéressent. Il se rend aussi dans des endroits beaucoup plus humbles qui, à ses yeux, valent tout autant le détour. Tels des ateliers de toute sorte, les halles, les hôpitaux, les asiles, les prisons … et même, en se bouchant le nez avec un mouchoir, la morgue du Châtelet !

Cependant, si « sa fureur de tout voir » témoigne d’une grande ouverture d’esprit, elle relève aussi parfois d’une application un peu forcée voire d’un certain conformisme. Il est ainsi divers spectacles qu’il va voir parce que, écrit-il, il faut les avoir vus « au moins une fois ». Il reconnaît aussi que certains petits spectacles théâtraux du Palais Royal ne sont « pas bien intéressants » mais les fréquente quand même systématiquement car « c’est là où l’on connaît le peuple ».

Il manifeste une véritable passion pour le théâtre et ses voyages lui permettent d’acheter une très grande quantité de livres. Les classiques, à commencer par Molière dont il apprécie particulièrement l’œuvre, 91 volumes de Voltaire, l’Encyclopédie, mais aussi L’histoire philosophique et politique du commerce et des établissements des Européens dans les deux Indes de l’abbé Raynal considéré alors comme un brulot anticolonialiste et abolitionniste, et des « livres sous le manteau ». On note particulièrement son goût pour l’histoire, les récits de voyage et la politique.

Guillaume Thomas de Raynal. Frontispice in Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes. Tome 1. Raynal, Guillaume-Thomas. 1783.
Musée historique de Villèle

Par sa formation scolaire, sans doute aussi par tradition familiale et comme l’immense majorité de ses contemporains, il est catholique. Et dans toute ville où il s’arrête, il n’est pratiquement aucune église de quelque importance ou offrant un intérêt artistique qu’il ne visite. Bien respecter Dieu est une des prescriptions fondamentales du discours très moralisateur qu’il tient à ses enfants. Mais s’il assiste assez souvent à la messe, à aucun moment on ne sent dans ses carnets une véritable émotion religieuse, ni même un sens du sacré. Sauf, peut-être, lorsqu’il écoute, à l’abbaye Saint-Antoine, le chant des religieuses carmélites.

Il manifeste beaucoup de scepticisme devant certaines manifestations populaires de dévotion et il n’est pas fâché que la Révolution fasse que « le clergé rentre dans l’ordre des vrais pasteurs du seigneur ». Il approuve de ce fait les mesures prises à l’encontre des ordres monastiques qu’il considère, comme nombre de ses contemporains, comme des repaires pour la paresse, la gourmandise et le vice. Il lui arrive même de tenir des propos carrément anticléricaux. Ainsi lors de l’enterrement à Saint-Eustache de son parent Beaulieu il se livre à une attaque en règle contre « tous les gens préposés à ces sortes de cérémonies… [qui] ont l’air de vautours ou de chats-huants qui ne vivent que de cadavres… Tous ces anthropophages gros, gras et réjouis du décès de leur semblable ». Cependant, en matière de réforme religieuse comme dans tout autre domaine, il souhaite qu’on garde une certaine retenue et les prémices de la déchristianisation de 1793 l’inquiètent.

Plus que le catholicisme c’est la Maçonnerie qui l’inspire. Dès avant son premier voyage en France il a été initié Franc-Maçon et beaucoup de ses amis les plus proches appartiennent à la même mouvance idéologique dont le succès est alors considérable dans les milieux éclairés, depuis la fondation, en 1773, du Grand Orient. Durant son second voyage il fréquente assidument, au moins en 1792, rue du Pot-de-Fer où le Grand Orient a alors son siège, la loge La Réunion des Amis Intimes où il est fait chevalier Rose-Croix le 26 juillet. Peu avant son départ, le 26 août 1792, il est reçu « officier du Grand Orient ».

Assemblée de francs-maçons pour la réception des maîtres. 18ème siècle.
Bibliothèque nationale de France.

Nombre de ses relations les plus proches sont également Francs-Macons. Tels Pierre Alexandre de Beurnonville, futur ministre de la Guerre en février 1793, qui a été, en 1780, vénérable de la loge de Saint-Denis « La Parfaite Harmonie » et aussi élu, en 1778, Grand Maître National de toutes les loges de l’Inde. Ou les trois députés ou futurs députés de Bourbon/La Réunion : Bertrand, Lemarchand, d’Etcheverry. La maçonnerie lui ouvre également bien des portes, telle celle de La Fayette qui est alors à l’apogée de sa gloire.
A croire un passage du journal de son deuxième voyage en France, la politique serait un domaine qu’il lui est non seulement déplaisant de voir abordé en société mais qui serait aussi en dehors du champ de ses compétences. Mais ce n’est là que l’expression d’une exaspération passagère au constat qu’ « il n’y a [plus] d’agrément en société à cause des opinions, toujours outrées de part et d’autre ».

Dans son premier journal, la politique ne tient effectivement qu’une place très modique. Tout juste confirme-t-il qu’il est un fervent monarchiste et que lorsqu’il a vu pour la première fois le Roi, le 12 juin 1785 à Versailles, il a « senti un mouvement de joie [impossible à] exprimer ». Mais il n’y a là rien qui surprenne de la part d’un homme blanchi sous le harnais militaire. Et rien qui le différencie de l’immense majorité des Français d’alors, comme on peut le lire à longueur de pages dans les cahiers de doléances de 1789.

Lors du second voyage il évolue sensiblement au niveau politique. Il se tient très informé D’abord par les journaux, ce qu’il appelle « les papiers-nouvelles », surtout pour les questions de politique extérieure. Mais plus encore en écoutant ce qui se dit dans les lieux publics, dans les rues, et dans les restaurants. Ses sites d’observation et d’information privilégiés ce sont les lieux de promenade : le jardin des Tuileries, les Champs-Elysées et surtout le Palais-Royal, où il lui arrive de passer des heures, par exemple lors de la crise de Pâques 1791, à écouter « des groupes qui faisaient des motions et d’autres qui raisonnaient sur les affaires du jour ». Il interroge d’autres badauds comme lui, prend plaisir à « faire jaser les postillons » et surtout échange avec ses amis des colonies les dernières nouvelles des Mascareignes, et parle longuement avec eux de ce qui se prépare en France en matière coloniale.

Foncièrement il entend rester un simple témoin et s’en tenir à une position de neutralité. Auditeur de discussions passionnées entre gens qui n’ont pas les mêmes opinions politiques, il récuse tout fanatisme et prône la tolérance et l’union. Mais il ne reste pas insensible aux manifestations de la France nouvelle. Il a plaisir à aller voir à deux reprises l’Assemblée nationale et ne manque pas des cérémonials importants du nouveau régime, tels l’enterrement de Mirabeau ou le cortège en l’honneur de Voltaire, préludes à leur Panthéonisation. Et surtout il partage l’enthousiasme des grands moments où paraît s’affirmer l’union nationale, les trois fêtes de la Fédération de 1790, 1791 et 1792, et celles qui marquent l’adoption de la première Constitution du royaume en septembre 1791. II est présent lors du transfert au Temple de la famille royale après la prise des Tuileries et assiste également à la proclamation solennelle de la Patrie en danger. Le hasard lui fait même croiser les fédérés marseillais montés à Paris et qui vont jouer un rôle important dans la chute de la monarchie.

Ordre du Cortège pour la Translation des Manes de Voltaire le lundi 11 juillet 1791. 1791.
Bibliothèque nationale de France

Il est très conscient de la dégradation progressive de l’image monarchique, se déclarant très hostile aux émigrants, très choqué par la tentative de fuite du Roi. S’il désapprouve les « sottises » que le peuple dit et fait lors du transfert de la famille royale au Temple, il voit bien que non seulement « tout Paris » mais aussi les « départements sont pour la déchéance du Roi » et que celui-ci « n’a pas la confiance du peuple, ni l’amitié des Français en général [car] Il aura toujours à se reprocher le massacre des Français, dont on assure qu’il est l’auteur ». A son avis « Il n’est pas possible [que Louis XVI] redevienne le Roi des Français ». Toutefois ce n’est pas tant la monarchie qu’il condamne mais un mauvais monarque.

Il veut cependant rester optimiste et même si le spectacle des divisions intestines le met « souvent de mauvaise humeur », il fait confiance au temps et à la sagesse de l’élite –« une portion d’hommes qui peuvent conduire la majeure partie [des peuples] par leur saine philosophie » – qui, selon lui, gouverne la France et l’Europe. Belle profession de foi en l’homme et dans l’internationalisme de l’esprit maçonnique.

Témoin des tensions extrêmes qui agitent alors la France et redoutant que son île connaisse le même sort que Saint-Domingue ravagée par une terrible guerre civile après la grande insurrection des esclaves d’août 1791, il veut, milieu 1792, accélérer son retour et celui de ses enfants à Bourbon. Mais rejoindre Lorient, au moment où se produisent les terribles massacres de septembre s’avère très difficile et même périlleux et il faut l’intervention d’un frère en Maçonnerie pour le tirer à Saint-Cloud d’une situation qui devenait inquiétante.

Arrivé à Lorient il y apprend le massacre, par la populace, de son ami Jean Gérard et doit se soumettre, pour pouvoir quitter la France, à prêter serment de fidélité à la toute jeune République, devenant ainsi, au moins au regard de la loi, lui le vieux soldat monarchiste, un des tous premiers Républicains réunionnais !

Revenu à Bourbon début 1793, il paraît y mener une existence assez discrète, laissant la gestion de ses habitations à son épouse qui l’avait déjà assurée pendant ses absences, et son fils aîné Julien-Augustin, dit Desbassayns, devenir un des chefs du parti conservateur. Frappé par la maladie en octobre 1799, il meurt, après une interminable agonie, le 11 octobre 1800. En ayant refusé – décision étonnante pour un homme dans l’ensemble très conformiste – la « consolation de la religion », comme le déplore Jean-Baptiste de Villèle, qui épousera quelques années plus tard sa fille Gertrude Thérèse, dans une lettre à son frère Auguste.

En définitive il est permis d’admettre qu’Henri-Paulin Panon Desbassayns, malgré certaines petitesses et son manque de formation culturelle et artistique, apparaît, à bien des égards, comme un bon représentant, au moins à l’échelle réunionnaise, de l’esprit des Lumières.

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Auteur
Claude WANQUET

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