Mémoire de l’esclavage

Mémoires

La traite des Noirs, la place de l’enseignant entre devoir d’histoire et devoir de mémoire
Auteur
Gilles GAUVIN

Historien


La traite des Noirs, la place de l’enseignant entre devoir d’histoire et devoir de mémoire

Quelle place pour l’enseignant ? L’exemple de La Réunion
Les deux premières décennies du XXIe siècle ont consacré le devoir de mémoire au plus haut niveau de l’État français.

Qu’il s’agisse de la commémoration nationale de la traite des Noirs, de l’esclavage et de leurs abolitions depuis 2006, ou du centenaire de la Première Guerre mondiale entre 2014 et 2018, l’École s’est retrouvée elle aussi prise dans ce mouvement de « commémorativite » dont parlait déjà Antoine Prost  en 1996 . C’est donc dans ce contexte social, politique et universitaire renouvelé que s’est inscrit le quotidien des enseignants depuis plus de trente ans.

L’enseignant et la sphère sociale.

Le travail de l’École se déroule dans une sphère sociale caractérisée par un profond besoin de repères identitaires. Cela conduit à l’expression d’une pluralité de mémoires produisant des récits destinés à émouvoir ou à indigner. Ces mémoires sont portées individuellement, au travers des familles ou des associations. Elles peuvent donner lieu à des commémorations (terme à l’origine lié à la sphère religieuse) d’ordre privé ou public. Parfois étouffées, elles finissent par ressurgir sur la place publique. C’est ainsi que la célébration de l’abolition de l’esclavage à La Réunion est restée cantonnée, et ce dès l’année 1849, à la sphère privée du fait de la volonté politique d’effacer ce jour considéré comme néfaste par les possédants de l’île. Le 20 décembre n’est finalement consacré qu’en 1983 par le gouvernement de François Mitterrand.

À partir de la fin des années 1980, suivant le processus de décentralisation qui dynamise les politiques culturelles régionales, on voit émerger sur la scène publique des associations, des collectifs ou des artistes cherchant à affirmer leur identité autour de la thématique de l’esclavage. La lecture de l’histoire qui en émane s’attache à reconstituer un monde binaire divisé entre maîtres et esclaves, Blancs et Noirs, puissants et faibles, dans lequel on cherche souvent à expliquer les discriminations ou les inégalités sociales contemporaines alors que la réalité historique est plus complexe. Ainsi, par exemple, on sait que 80 % des maîtres de l’île Bourbon vivaient dans la misère, ce qui n’enlève rien à la brutalité et l’inhumanité de l’esclavage , mais qui implique une proximité entre maîtres et esclaves plus nuancée que celle du riche colon d’Autant en emporte le vent inscrite dans les représentations. Cette vision manichéenne oublie aussi l’existence du groupe des « Libres de couleur », affranchis ou descendants d’affranchis, parmi lesquels on trouve des propriétaires terriens qui possédaient eux-mêmes des esclaves. Si l’ordonnance de La Haye en 1674 interdit dans l’île « aux Français d’épouser des négresses » et « aux Noirs d’épouser des Blanches », les femmes sont en fait trop peu nombreuses pour que les colons puissent avoir le choix. Le cas de Marie Case, l’une des trois premières Malgaches de l’île, est révélateur de cette complexité historique. D’abord mariée à un Malgache « au service » de la Compagnie des Indes, elle devient veuve puis se remarie au Normand Michel Frémont après 1689. À la mort de ce dernier, elle devient propriétaire de 14 esclaves. A l’inverse, les archives montrent qu’il existe dans cette société bourbonnaise des esclaves à la peau blanche, même si c’est très loin d’être le phénotype dominant. Prosper Eve a ainsi relevé, dans un inventaire après décès réalisé en 1840 à Sainte-Suzanne, de nombreuses descriptions d’esclaves qui sont le fruit de métissages  : « Aristide, âgé de 21 ans, créole, couleur blanche, cheveux noirs et bouclés, taille de 1,70 m », « Arnold, enfant de Mélanie, âgé de 2 ans, créole, couleur blanche, cheveux blonds ».

La transmission, surtout aux élèves les plus jeunes, implique une simplification, mais la difficulté pour le pédagogue est de lutter contre les idées reçues, en particulier lorsqu’elles sont transmises à travers les docufictions, genre télévisuel porté par la demande mémorielle de la société. C’est le cas d’« Elie ou les forges de la liberté »  de William Cally, co-écrit avec l’historien Sudel Fuma à l’occasion du bicentenaire de la révolte des esclaves à Saint-Leu. Ainsi, par exemple, la scène où le commandeur de la plantation frappe sauvagement, sans raison, des esclaves qui travaillent déjà, transmet l’image d’une violence gratuite qui se retrouve également dans l’autre docufiction consacré par les mêmes auteurs, en 2015, à Madame Desbassayns. On caricature ainsi une violence inhérente au système esclavagiste et qui pouvait prendre bien d’autres formes, en oubliant que l’intérêt du propriétaire n’est pas de tuer ses esclaves à la tâche. C’est pourtant cette image qui est récurrente dans les productions des élèves sur le thème. De plus, les esclaves sont tous dotés de vêtements d’un blanc immaculé pour le travail dans les champs, Élie étant même vêtu d’une chemise et d’un gilet, alors que le plus souvent ils étaient habillés d’un simple pantalon de toile bleue. Le portage de l’eau à la ravine du Trou, à des kilomètres des habitations, se faisait par tonneaux alors qu’on montre des esclaves portant des seaux. Plus problématique sur le plan historique est le tableau de Delacroix sur la révolution de 1830 qui apparaît dans les deux films pour évoquer la Révolution française de 1789. Là enfin où le film sur la révolte de Saint-Leu pose des questions quant à la finalité de son message, c’est sur l’héroïsation du personnage d’Élie, alors que l’étude des sources judiciaires montre que tout désigne le commandeur Gilles comme initiateur du complot, ce qui ne retire rien par ailleurs de l’importance d’Élie dans le mouvement. Le problème est en réalité que la révolte des esclaves de Saint-Leu est devenue la révolte d’Élie. La Réunion aurait-elle enfin trouvé ce « Spartacus noir » autour duquel les discours mémoriels n’avaient jusque-là pas réussi à incarner les résistances à l’esclavage, contrairement à ce qui a pu exister aux Antilles ? D’autres erreurs historiques peuvent aussi conduire les spectateurs, dont font partie les élèves, à des contre-sens historiques. Ainsi, le film sur Madame Desbassayns montre-t-il des esclaves suer sang et eau dans des champs de cannes à sucre, mais la scène est totalement anachronique car, même si des essais de plantation ont bien été réalisés par Laisné de Beaulieu en 1785, la canne ne sera généralisée que bien plus tard . Si le besoin d’histoire porté par des associations mémorielles, un cinéaste et un historien attaché à la vulgarisation et à la diffusion des connaissances a eu le mérite d’aboutir à des productions filmiques, on voit bien que de tels supports d’enseignement nécessitent un accompagnement pour aider les élèves à exercer un regard critique et à prendre du recul face à un discours parfois clairement guidé par des revendications identitaires.

Le désir de mémoire s’affiche également à travers le monde artistique. La pièce de théâtre « Marie Dessembre » jouée pour la première fois le 12 décembre 1981 au Grand Marché de Saint-Denis par Emmanuel Genvrin et le théâtre Vollard a ainsi connu, non sans raison, un important retentissement. Le travail mené par le sculpteur Marco Ah-Kiem sur la thématique de l’esclavage en est un autre exemple. Qu’il s’agisse de la statue de Madame Desbassayns, qui se trouve dans le jardin du musée de Villèle à Saint-Paul, ou de celle de l’esclave Mario sur le site de la Vierge noire  à Sainte-Marie, cet artiste participe à la construction de l’histoire et de la mémoire insulaire à travers ses œuvres . Fondée sur la légende de l’esclave Mario , la statue commandée par l’association Racine et basalte dans le cadre du cent-cinquantenaire en 1998 est même devenue un objet de dévotion, véritable intermédiaire entre la population et la Vierge. La statue intitulée « la porteuse d’eau »  témoigne aussi des singularités de l’usage de la mémoire. Réalisée par Marco Ah-Kiem, en souvenir de sa mère qui devait aller chercher de l’eau au seau pour la vie quotidienne, elle a été achetée par la municipalité dionysienne pour l’écho avec l’esclavage que ses représentants y trouvaient. Enfin, le sculpteur a lui-même été interpellé par une personne dont la maison jouxte le lieu d’installation car, bien que trouvant la sculpture magnifique, elle n’aurait pas accepté qu’il s’agisse d’une référence à la période de l’esclavage ! Ce qui, assura le sculpteur, n’était pas le cas puisqu’il s’agissait du travail quotidien accompli par sa mère… Quoi qu’il en soit, la visite de la sculptothèque de Marco Ah-Kiem permet de comprendre combien l’esclavage peut nourrir un artiste de La Réunion . La musique est un autre domaine artistique qui peut aussi servir de support aux enseignants , les textes de Davy Sicard pouvant d’ailleurs constituer un support pédagogique de choix. Citons pour exemple « Marianne », chanson dans laquelle l’auteur souligne sa fierté d’être nourri à la fois par la mémoire de la Marianne républicaine et par celle de la Marianne esclave rebelle . La difficulté étant, dans une approche critique qui caractérise l’histoire, de ne pas se faire involontairement le passeur d’idées reçues à travers l’usage de toutes les formes d’expression artistiques portant les mémoires de l’esclavage.

L’enseignant et la sphère politique.

Le travail de l’École s’inscrit aussi dans une sphère politique où le devoir de mémoire est devenu un impératif. Représentants de l’État républicain, les professeurs sont mis à contribution pour participer à ce devoir de mémoire conçu comme la volonté de se souvenir pour arriver à construire une société démocratique fondée sur les principes de l’inclusion et de la tolérance. L’action de l’État a été affirmée en 2001 par la reconnaissance de la traite négrière et de l’esclavage pratiqués par les Européens comme un crime contre l’Humanité. La première conséquence directe de cette loi fut la nomination du Comité pour la mémoire de l’Esclavage (CPME), en 2004, avec pour mission de proposer des mesures destinées à redonner toute sa place au sujet dans l’histoire nationale.

Le travail du Comité a marqué un tournant dans l’enseignement comme le montrent les programmes de collège réécrits en 2010. Conséquence concrète de ces avancées, l’enseignant Outre-mer se retrouve depuis 2006 confronté à deux dates de commémoration de l’abolition de l’esclavage. À La Réunion, le 20 décembre, déjà l’objet de multiples exploitations pédagogiques a été remis en valeur en 2011 par le concours académique « Traite, esclavage, abolition », lui-même intégré en 2016 au concours national de « La flamme de l’égalité » porté par le Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage (CNMHE) qui a pris le relais du CPME . Les deux dates viennent en fait enrichir, sans concurrence, le potentiel de travail pédagogique : la date qui appartient à l’histoire de La Réunion est le 20 décembre et le 10 mai doit permettre d’ouvrir le regard vers les autres espaces ayant également été marqués par l’esclavage colonial. Si les Antillais sont bien peu au fait de l’histoire de l’esclavage dans l’océan Indien, les Réunionnais connaissent-ils l’histoire de Cyrille Bissette ou de Louis Delgrès ?

Le choix politique de réaffirmer, à l’échelle nationale, le sujet dans l’enseignement révèle cependant la moindre place accordée à l’océan Indien. En effet, dans les éditions de 2011, tous les manuels de collège consacrent une dizaine de page à la thématique, mais aucun ne propose alors de documents liés à l’espace indianocéanique. Ainsi, tous les élèves de l’Hexagone peuvent-ils comprendre que l’esclavage tient une part importante dans l’histoire de France, tout en découvrant une documentation qui associe la question à l’espace caribéen, de même que les jeunes des Antilles et de la Guyane se retrouvent dans ces manuels. Mais les élèves de La Réunion ne trouvent nulle part l’évocation de leur territoire, même si tous les manuels proposent une carte des trafics négriers avec des flèches pointant également vers l’océan Indien… Saisie du sujet, la députée réunionnaise Huguette Bello interpellait le ministre de l’Éducation le 30 mai 2011 . Il ne serait pas compliqué de parler de la traite transocéanique au lieu de transatlantique, mais sans doute ce saut est-il difficile à accomplir du fait du poids que représentent les Caraïbes dans les mémoires de l’esclavage en France.

C’est d’ailleurs en Guadeloupe que l’État décidait d’ouvrir, en mai 2015, un Centre Caribéen de Traite et de mémoire de la Traite et de l’Esclavage. Abordant l’esclavage dans sa globalité, de l’Antiquité à nos jours, le Mémorial ACTe met en valeur les résistances à l’esclavage et l’itinéraire d’esclaves avec le parti pris, pour attirer le grand public, d’une mise en scène où « l’émotion prend le dessus sur l’histoire » . Il se veut être par ailleurs un centre d’expression culturelle et artistique contemporain. S’il apparait nécessaire d’inscrire dans chaque territoire ultramarin des centres de recherche dynamiques sur le sujet, on constate que, contrairement à l’Angleterre, la France n’a pas fait le choix d’ancrer sur son territoire hexagonal un espace muséal et de recherche de l’ampleur de ce qu’on peut trouver par exemple à Liverpool .

En dehors de l’État lui-même, les partis politiques jouent bien entendu un rôle sur la question. À La Réunion, la reconnaissance de l’esclavage a été portée depuis 1945, et plus encore à partir de 1959, par les communistes. Faire barrage à l’autonomie démocratique et populaire prônée par le PCR conduisait ses adversaires à éviter d’évoquer le sujet. L’instauration du 10 mai dans l’Hexagone, à partir de 2006, a donné lieu également à des polémiques liées à la question identitaire. À l’occasion du 10 mai 2014, le maire FN de Villers-Cotterêts refusait par exemple d’organiser une manifestation officielle, en dénonçant une « auto-culpabilisation permanente ». Si dans les années 1960, on trouvait que l’on n’en parlait pas assez, cinquante ans plus tard, on en parlerait donc trop. La volonté de ne pas laisser se développer la commémoration de l’abolition de l’esclavage correspond en fait à une période où l’État républicain avait fait le choix de construire la nation en effaçant les pans les plus sombres de sa propre histoire, étouffant de ce fait certaines mémoires. La décentralisation, mise en œuvre depuis les années 1980, marque, avec le foisonnement culturel qu’elle a permis, la rupture face à cette attitude, mais avec en parallèle une montée en puissance des revendications victimaires qui ajoutent aux controverses sur l’identité nationale .

Sur la scène internationale, le sujet est porté par l’UNESCO qui lance en 1994 à Ouidah, au Bénin, le projet de « la Route de l’Esclave : résistance, liberté, héritage ». Ce travail sur des lieux de mémoires divers conduit parfois à des discours relevant davantage de la mythologie que de l’histoire, comme c’est le cas pour la Maison des esclaves à Gorée . Force est cependant de reconnaître que c’est aussi grâce à la mise en scène mémorielle que le dialogue interculturel peut s’établir et l’histoire reprendre toute sa place. L’UNESCO a aussi été un appui pour La Réunion avec le classement du maloya au patrimoine immatériel de l’Humanité en 2009. Cette reconnaissance, soutenue politiquement par la région Réunion présidée par le communiste Paul Vergès, a été portée par l’action de l’universitaire réunionnais Sudel Fuma, directeur de la chaire UNESCO sur l’esclavage et la traite négrière dans l’océan Indien. Ce dernier a impulsé, à partir de 2004, une route de l’esclave et de l’engagé dans l’océan Indien dont le but était, selon ses propos, de développer « une thérapeutique de la mémoire pour servir une identité créole indocéanique » . Dans son approche, la mémoire constituait finalement un intermédiaire permettant de s’appuyer sur des repères historiques pour aboutir à un projet politique fondé sur la notion d’identité. En ce sens, il utilisait l’histoire au service d’un objectif : la reconnaissance du peuple réunionnais.

L’enseignant et la sphère scientifique.

L’histoire appartient au champ des sciences humaines. En ce sens, c’est une pratique scientifique qui suit une méthode d’analyse critique, mais c’est également une pratique sociale qui s’inscrit dans une société donnée et dont les paradigmes évoluent. À l’échelle nationale, la question de l’esclavage et de la traite des Noirs s’est intégrée dans le débat qui divise la communauté historique entre ceux qui, autour du collectif Liberté pour l’histoire , à partir de décembre 2005, estiment que les lois « mémorielles » constituent des freins à la recherche historique et ceux qui, au contraire, estiment que sans une forte volonté politique les conditions de la recherche ne seraient jamais offertes à un certain nombre de sujets relatifs à des « pages sombres » de l’histoire. Le résultat de ces controverses médiatiques entre historiens renommés n’était pas pour aider l’enseignant dans la construction de son travail.

À La Réunion, le professeur Hubert Gerbeau , arrivé dans l’île en 1968, a joué un rôle décisif dans le développement de la recherche sur l’esclavage. C’est lui qui a formé Sudel Fuma et Prosper Eve, qui sont les deux principaux universitaires à avoir produit sur la question des années 1980 à la première décennie du XXIe siècle. Des polémiques ont existé, comme celles liées à l’approche proposée par la politologue Françoise Vergès  à travers le projet de Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise (MCUR), ou avec la succession de Sudel Fuma, décédé en 2014, qui a abouti à un affrontement judiciaire entre universitaires locaux et de l’Hexagone . Malgré cela, il existe de nombreuses productions scientifiques liées, en particulier, à la journée thématique organisée lors de la semaine de l’histoire par l’AHIOI . De nouvelles recherches émanent également d’autres centres universitaires, comme le travail mené en littérature par Marie-Ange Payet sur les femmes dans le marronnage , celui fait en histoire par Bruno Maillard sur les Paroles d’esclaves  ou encore par Anne-Laure Dijoux dans le domaine de l’archéologie, où beaucoup reste à faire .

D’autres travaux permettent aux enseignants d’enrichir leurs ressources. C’est ainsi que le travail de dépouillement des actes d’affranchissement a conduit à une remarquable exposition, Les noms de la liberté, présentée aux archives départementales de 2013 à 2015 et accompagnée d’un dossier pédagogique . De multiples productions à but pédagogique  sont intervenues lors du 140e anniversaire de l’abolition, en 1988, ou encore lors du 150e anniversaire, en 1998 , puis avec la publication à partir de 2001 de manuels d’histoire locale . Il existe également des expositions sur la thématique mise à disposition par la Bibliothèque départementale de La Réunion. Le « bouillonnement » de productions éditoriales liées à l’instauration du 10 mai a aussi abouti à des publications qui permettent d’aborder la question en lien avec le contexte réunionnais . Enfin, l’usage d’internet permet également aux enseignants de disposer de supports divers allant de la recherche d’universitaires ou d’érudits  à des productions mémorielles engagées. La question de la formation initiale, mais plus encore de la formation continue des enseignants sur la thématique est donc au cœur du sujet en même temps que celle de l’adaptation locale des programmes officiels.

Le rôle de l’enseignant est finalement de conduire les élèves, au fil de leur parcours scolaire, vers la maîtrise d’un savoir auquel doit s’ajouter un regard critique, fondé davantage sur le questionnement et le doute que sur l’apport de réponses « académiques ». Tout cela étant investi dans une démarche d’investigation et de projet qui permet de rendre l’élève acteur de son savoir. Contrairement à l’universitaire, l’enseignant n’a pas face à lui un public destiné à devenir professeur d’histoire ou historien. Ces jeunes resteront pour la plus grande majorité d’entre eux soumis aux images, aux idées reçues ainsi qu’aux pressions sociales et politiques qui reproduisent souvent les mêmes comportements irrationnels. L’histoire telle qu’elle est enseignée dans le primaire et dans le secondaire doit alors contribuer à former de futurs citoyens capables de comprendre que la réalité historique est d’une complexité bien plus grande que ne le sont les discours transmis par la mémoire familiale, par les médias ou par le monde politique qu’il s’agisse de l’esclavage ou d’autres questions vives.

Notes
[1] Antoine Prost, Douze leçons sur l’histoire, Paris, Points-Seuil, 1996, p. 300.

[2] Prosper Eve, Le Bruit du silence. Parole des esclaves de Bourbon de la fin du XVIIe siècle au 20 décembre 1848, St-André, CRESOI-Océan Éditions, 2010 ou encore Le corps des esclaves de l’île Bourbon. Histoire d’une reconquête, Paris, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2013.

[3] Gilles Gauvin, L’esclavage. Idées reçues, Paris, Le Cavalier Bleu, 2010, p. 35-40.

[4] Film produit par Kapali Studio en 2011.

[5] Jean-François Géraud, Xavier Le Terrier, Atlas historique du sucre à l’île Bourbon-La Réunion (1810-1914), St-André, CRESOI-Université de La Réunion, 2010.

[6] La statue de cet important lieu de pèlerinage ne doit sa couleur qu’à une couche de peinture mise pour la protéger, mais l’attachement à cette Vierge noire montre le fort besoin lié aux mémoires meurtries de l’esclavage.

[7] On peut retrouver sur le site de l’Académie de l’île de La Réunion (www.leboucan.fr) des vidéos à but pédagogique dans lesquelles Marco Ah-Kiem explique plusieurs de ses sculptures.

[8] La légende raconte qu’un jeune esclave de la propriété de Charles Desbassayns, à la Rivière des Pluies s’est enfui et, réfugié sous un bougainvillier, il s’est mis sous la protection d’une petite statuette en bois de la Vierge qu’il avait sculpté. C’est ainsi qu’il réussit à échapper aux chasseurs de Noirs.

[9] Installée au rond-point du pont la rivière des Pluies, à Saint-Denis. La genèse de cette statue est expliquée par Marco Ah-Kiem.

[10] Grégory Ah-Kiem, Jean-François Samlong, Les Portes de la mémoire, St-Denis, UDIR, 2011.

[11] Jean-Pierre La Selve, Musiques traditionnelles de La Réunion, St-Denis, Kreolart, 2015.

[12] Chanson extraite de l’album Mon péi, 2012.

[13] http://www.cnmhe.fr

[14] L’esclavage à La Réunion oublié dans les manuels scolaires, Journal de l’île du 3 juin 2011.

[15] Cinq choses à savoir sur le Mémorial ACTe, en Guadeloupe, lemonde.fr du 10 mai 2015, mis à jour le 12 mai 2015.

[16] http://www.liverpoolmuseums.org.uk/ism

[17] Vincent Martigny, Dire la France. Culture(s) et identités nationales (1981-1995), Paris, Les Presses de SciencesPo, 2016.

[18] Gilles Gauvin, Tous les esclaves africains ont été déportés à partir de Gorée, dans L’esclavage. Idées reçues, Op. cit. p. 41-47.

[19] Sudel Fuma défend ce terme d’indocéanique au lieu d’indianocéanique. https://oceanindien.revues.org/1937.

[20] Il tire son nom de la pétition lancée en décembre 2015 par 19 historiens réunis autour de Pierre Vidal-Naquet.

[21] À La Réunion jusqu’en 1980, il a été vice-président de l’université de La Réunion et a introduit dans les programmes l’étude de l’histoire locale. Nommé ensuite à l’IEP d’Aix-Marseille, il y a dirigé de 1985 à 2002 le Centre d’Études et de Recherches sur les sociétés de l’océan Indien. Il a obtenu le premier prix de thèse du CPME en 2005 pour sa thèse L’esclavage et son ombre à Bourbon.

[22] Elle a présidé à partir de 2008 le CPME, puis le CPMHE (2009-2013) et était à la tête de la MCUR jusqu’au changement de majorité régionale en 2010 qui a marqué un coup d’arrêt au projet.

[23] Le remplacement du poste de Sudel Fuma est l’objet de violentes polémiques et même d’un recours devant le tribunal administratif entre un candidat local et une candidate de l’université de Nantes.

[24] http://www.ahioi.org

[25] Marie-Ange Payet, Les femmes dans le marronnage à l’île La Réunion de 1662 à 1848, Paris, L’Harmattan, 2013.

[26] Bruno Maillard, Gilda Gonfier, Frédéric Régent, Libre et sans fers. Paroles d’esclaves, Paris, Fayard, 2015.

[27] Anne-Laure Dijoux, Recherche et étude de sites archéologiques de marronage à l’île de La Réunion, Thèse de doctorat, Paris 1, 2016.

[28] Dossier en ligne sur le service éducatif des archives départementales.

[29] Voir par exemple CCEE, De la servitude à la liberté : Bourbon des origines à 1848, Région Réunion, 1988.

[30] Albert Jauze, Esclave, esclavage, société. Facettes multiples d’un système fondé sur l’esclavage (Des origines à l’abolition de 1848), St-Denis, CRDP, 1998. Ce travail a été revu et mis en ligne depuis 2016 sur le site des archives départementales.

[31] Collection Hatier International. Niveau collège paru en 2001 (4e-3e) et 2002 (6e-5e), niveau lycée en 2003 et niveau primaire (cycle 3) paru en 2006.

[32] Pendant longtemps, les seuls supports étaient les romans de Daniel Vaxelaire, Chasseurs de Noirs réédité depuis 1982 et En haut la liberté publié depuis 1999. D’autres sont apparus depuis, même dans la bande dessinée : Laetitia Larralde, Gilles Gauvin, Tambour battant, France, Orphie, 2010-2011 (premier tome autour de la première abolition de 1794 et deuxième tome consacré à la révolte de St-Leu en 1811) ou encore Denis Vierge, Un marron, Belgique, Des bulles dans l’océan, 2 tomes, 2014-2015 qui aborde la question du marronnage. Pour ouvrir sur l’environnement régional on peut utiliser Savoia, Les esclaves oubliés de Tromelin, France, Dupuis, 2015.

[33] Voir par exemple le travail mis en ligne par Robert Bousquet à partir de ses recherches sur Les esclaves et leurs maîtres à Bourbon, au temps de la Compagnie des Indes. 1665-1767.

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