L’esclavage

L'esclavage dans l'océan Indien

La représentation de l’esclave et de l’esclavage en Imerina au XIXe siècle à travers la littérature traditionnelle
Auteur
Bako Nirina RASOARIFETRA

Historienne, archéologue
Chercheure associée
ICMAA Université d’Antananarivo


La représentation de l’esclave et de l’esclavage en Imerina au XIXe siècle à travers la littérature traditionnelle

Au XIXe siècle, le royaume d’Imerina, installé sur les hautes terres centrales de Madagascar, était délimité par des frontières naturelles de montagnes, forêts et chaînes de collines, assurant à la fois la défense et la cohérence du territoire royal. Le pouvoir central, exercé par Andrianampoinimerina (1897-1810) puis Radama Ier (1810-1828) reposait sur une administration hiérarchisée et une organisation sociale stricte, structurée autour de la noblesse (Andriana), des roturiers (Hova) et des esclaves (Andevo), tous soumis à l’autorité directe du souverain. Dans ce dispositif, l’esclavage constituait une institution sociale et économique fondamentale.

Carte de la mission catholique dans la province de l’Emirne (Imerina) à Madagascar.
Désiré Roblet (1828-1914) ; gravé chez Louis Wuhrer (1843-1925). [1881].
Coll. Bibliothèque de Fels, Carte_268

En l’absence d’archives, des témoignages avancent que la population servile constitue 1/3 de sa population en Imerina au début du XIXe siècle et au seuil de la colonisation plus de la moitié de la population d’Imerina était composée d’esclaves, principalement employés dans l’agriculture et les tâches domestiques, mais aussi réquisitionnés pour des corvées imposées par la royauté, le fanompoana, auxquelles s’ajoutaient des formes de servitudes découlant de sanctions pénales ou de dettes impayées.

Au vu de l’importance de cette population servile, il nous est venu l’idée d’approfondir la question suivante : comment la littérature traditionnelle (proverbes, contes, récits oraux etc.) la représente-t-elle dans ce contexte sachant que les Andriana ont leur propre histoire à travers les « Tantaran’ny Andriana  » ? En effet, des traditions orales collectées au XIXe siècle par le père François Callet permettent de connaître les lignées royales et les événements marquants, mais elle reflète aussi la vision autochtone du pouvoir, de la société aristocratique, ainsi que les pratiques et valeurs des Andriana (les nobles). Cette œuvre est donc considérée comme un document fondamental pour la construction de la mémoire collective et l’identité malgache, puisque la tradition orale y est mise en forme historiographique, combinant aspects politiques, sociaux et culturels.

Partant de cette même démarche et bien que le sujet « andevo » ou « fanandevozana » demeure encore tabou dans la société malgache contemporaine, il apparaît que l’identité individuelle et collective des esclaves était exprimée et construite à travers des formes d’expression traditionnelles telles que les hain-teny, les proverbes, ainsi que certains contes et légendes. Ces supports linguistiques et culturels constituent des sources précieuses pour comprendre la manière dont l’esclavage était perçu, vécu et transmis dans la société merina de l’époque, l’objectif étant d’analyser les représentations, les stéréotypes et les fonctions sociales attribuées à l’esclave.

Définition et corpus analytique de la littérature traditionnelle merina

La littérature traditionnelle désigne l’ensemble des productions orales endogènes au peuple merina des Hautes Terres centrales de Madagascar, transmises de manière intergénérationnelle par voie orale antérieurement à la généralisation de l’écriture au XIXe siècle. Ces expressions, structurées en formes poétiques, rhétoriques et narratives, se distinguent par une densité symbolique culturellement encodée, reflétant les traits structuraux d’une société sédentaire et hiérarchisée , tout en assumant des fonctions sociales (cohésion communautaire), éducatives (transmission normative) et politiques (légitimation du pouvoir). Compte tenu de sa valeur comme source ethnographique, divers auteurs, missionnaires, ethnologues et chercheurs malgaches ont entrepris sa collecte, sa traduction et son analyse avec une production éditoriale concentrée du début du XXe siècle à l’époque contemporaine, permettant ainsi la fixation par écrit de ces traditions orales merina. Parmi ces publications toutes aussi intéressantes, notre analyse s’est appuyée sur un échantillon tripartite : en premier lieu une sélection de proverbes issus du recueil Ohabolana, Proverbes malgaches de J.A. Houlder (s.d.) et du Ohabolan’ny ntaolo. Exemples et proverbes des anciens de Bakoly Domenichini-Ramiaramanana, (Mémoires de l’Académie Malgache, Fasc. XLIV, 1972), en second lieu, une poésie extraite de Hain-teny merina. Poésies populaires malgaches de Jean Paulhan (1884-1964, éd. 1913) ; et enfin un conte tiré d’Anganon’ny NtaoloLes contes des Aïeux, collecté par L. Dahle (1843-1925), éd. 1984.

Interdépendance et liens familiaux

Dans la tradition orale en Imerina, comme dans d’autres cultures, les proverbes expriment la précarité et la vulnérabilité de l’esclave, tout en soulignant son insertion dans un ordre social où il joue un rôle utile et parfois respecté. L’esclave est ainsi à la fois un objet de contrainte et un acteur social reconnu. Les proverbes ne manquent pas de marquer la relation entre maître et esclave comme une relation de parenté.
Les esclaves ancestraux, ou andevon-drazana, étaient inaliénables et transmis comme patrimoine lignager ; leur interdiction de vente soulignait leur valeur indispensable et leur rôle patrimoinal. Les enfants de ces derniers sont appelés ompikely  tandis que les plus vieux sont désignés Ray amandreny en signe de respect. Paradoxalement, un hova appauvri pouvait devenir andevo et était appelé andevo-havana ; inversement, un esclave enrichi pouvait adopter les enfants de son maître, montrant une fluidité sociale relative. Les esclaves (andevo) étaient souvent désignés par des termes affectueux liés à la parenté, comme ankizy  no anaran’ny andevo (l’esclave est appelé « enfant »), ce qui souligne à la fois leur dépendance totale et une forme d’attachement social ou familial. Cette appellation traduit une double posture : l’esclave est subordonné et dépourvu de liberté, mais il est aussi intégré socialement au foyer ou au groupe, avec une relation paternaliste de la part du maître. Elle symbolise la complexité des rapports entre maîtres et esclaves, mêlant domination, protection et lien social. La littérature orale transmet ainsi une vision culturelle où l’esclave est à la fois humanisé et réduit à une condition inférieure, acceptée comme partie de l’ordre social.

Pour illustrer ce propos, des proverbes recueillis par B. Domenichinni et J. A. Houlder  révèlent un esclavage nuancé, mêlant servitude, alliances familiales, stratégie d’intégration interdépendance et harmonie sociale :

  • Tsy misy andevo mitondra ny foko : « Il n’y a pas d’esclave qui porte son propre cœur ». Ce proverbe souligne la dépendance affective et symbolique des esclaves, dont l’identité reste liée à leur maître malgré une intégration possible.
  • Andevo no mitondra ny ranomasina : « C’est l’esclave qui porte la mer. » Il évoque la charge invisible et écrasante des tâches serviles, comparée à un fardeau insurmontable. En marge de la servitude, l’affection portée à l’esclave apparaît à travers ces expressions, créant de forts liens d’interdépendance.
  • Manambitamby lava, toy ny manana andevo tokana : « Cajoler constamment comme le propriétaire d’un seul et unique esclave ».
  • Toy ny andevo tompoi-manompo : « Pareils aux esclaves, ce sont des serviteurs qui se font servir », autrement dit, le maître doit s’occuper de son esclave.
  • Andevo mamelona zaza andriana, toy ny reny amam-panao : « L’esclave qui allaite l’enfant noble est comme une mère de substitution » avec des attaches affectives profondes en créant une parenté symbolique ; l’esclave est parfaitement intégré dans le cercle familial du maître.
  • Ny hena no anarahana andriana ; ny vary no anarahana andevo : « La viande guide le noble ; le riz guide l’esclave », maître et esclave sont mutuellement responsables pour la nourriture quotidienne ; illustrant une harmonie au foyer où l’andevo est indispensable plutôt qu’opprimé et que chacun assure la survie de l’autre.

Représenté comme un « objet » de raillerie

Selon Jean Paulhan (1884-1964), le hain-teny malgache constitue une forme poétique populaire aux fonctions ludiques et sociales, permettant de désamorcer les conflits par des jeux de mots absurdes et incohérents. Ces « paroles savantes » se distinguent des proverbes, formulations concises empreintes de sagesse normative appelant l’adhésion collective.

Le recueil de Paulhan, premier du genre traduit en français en 1913, présente un hain-teny évoquant explicitement le terme andevo dans une thématique de « raillerie  ». Dans ce hain-teny, l’andevolahy kely apparaît comme « un animal à domestiquer », à acquérir au marché pour escorter une maîtresse et chargé par un époux d’une mission précise : inciter l’épouse muette à s’exprimer. La métaphore du petit esclave en mouche ou puce relève d’un registre absurde, voire déshumanisant, nuancé toutefois par une poétique atténuant la violence en plaisanterie conjugale. Le texte met en scène la maladresse et la sottise de l’esclave  que la femme doit corriger et instruire l’obligeant à prendre l’habitude de la parole ; l’esclave fera preuve de soumission et fidélité.

Raha ho an’ny Betsileo hianao
Itondray andevolahy kely hoatry ny lalitra aho
Ary raha ho any Itasy ianao
Itondray andevolahy kely hoatry ny parasy aho
Ivadiko tsy miteny
Hividianana andevo kely!
Si vous allez en Betsileo,
Apportez- moi comme un petit esclave comme une mouche
Si vous allez vers l’Itasy
Apportez- moi un petit esclave comme une puce
A ma femme qui ne parle pas
Il faut acheter un petit esclave !

Les proverbes collectés par J.A Houlder ne manquent pas d’évoquer certains caractères de l’esclave, ils sont présentés comme des reproches sous un ton amusant mais servent également de leçon de morale pour la société : comme exemples la stupidité, le manque d’intelligence, l’ignorance etc.…

  • Andevovavy mielo ka manampina ny anjara masoandrony « Une esclave avec un parasol, elle cache sa part de soleil » c’est dire que le soleil est son unique bien puisqu’elle ne possède de rien.
  • Aza miraikiraiky toy ny andevom- behivavy « Ne soyez pas stupide comme l’esclave d’une femme ». Ou Tsy mety raha mitaraikiraiky toy ny andevom-behivavy  « Il ne faut pas être maladroit comme un esclave d’une femme ».
  • Vakapotsin’ny andevolahy : ka sady an-doha no an-tongotra « Les petites perles blanches d’un esclave : il s’en met non seulement au cou mais aussi aux pieds ». L’ignorance de l’esclave le rend ridicule car le port de perles suit une règle stricte.
  • Andevolahy mandihy an- jezika, mahare ny figadon’ny tongony, fa tsy mahita ny handitsiky ny masony « Un esclave dansant sur un tas de cendres, il entend résonner ses pas sans s’apercevoir que ses yeux s’emplissent de poussière », en d’autres termes un esclave qui fait des bêtises pensant s’amuser mais n’est pas conscient qu’il se fait du mal avec la poussière que ses pas font monter à ses yeux.

Considéré comme un être fourbe ou aspirant à un autre statut ?

Cette dernière partie de l’analyse s’appuie sur un conte recueilli par le révérend L. Dahle (1843-1925), missionnaire norvégien, et ses collaborateurs dans l’ouvrage Anganon’ny Ntaolo (Les contes des Anciens), intitulé « Ifaranomby ny andevokely » – littéralement « Ifaranomby et son petit esclave » –, sous-titré « Utiliser la ruse pour obtenir un mari ».

L’histoire met en scène Itambarira, jeune esclave (andevo) accompagnant sa maîtresse Ifaranomby, récemment mariée à un noble nommé Andriamihamina. Lors de leur voyage de retour vers le pays de ce dernier, Itambarira incite sa maîtresse à se baigner dans une rivière, s’empare alors de ses beaux vêtements et rejoint le mari en usurpant son identité.
Consciente de la ruse, la maîtresse trompée essaya de joindre le couple en criant tout au long du chemin mais malgré ses efforts n’a pas pu le rattraper.

«Andriamihamina iry e!
Andriamihamina iry!
Tsy izaho, tsy izaho anie iny
Fa Itambarira
Ka ny soa navelanao
Ary ny ratsy no nentinao »!
« Ohé ! Andriamihamina
Hé ! Andriamihamina
Ce n’est pas moi, ce n’est pas moi qui suis là
Mais Itambarira
Vous avez laissé la bonne
Et vous avez emmené la mauvaise »  !

Une fois arrivée à côté du village, l’épouse a pu démasquer l’usurpatrice et exige la mise à mort d’Itambarira avant qu’elle ne revienne à Andriamihamina. Ce dernier épargne la petite esclave en faisant saigner sa main et présente le sang à sa femme ; après un rituel de purification, le couple a pu gagner le village où un grand repas communiel les attendait.
Ce conte illustre la ruse des andevo, qui, malgré leur statut subalterne, aspirent à une ascension sociale symbolique ou peuvent rêver à d’autres conditions de vie comme évoquent certains proverbes :

  • Madio midina, toy ny andevo manasa lamban’Antananarivo « Être propres en descendant comme les esclaves s’en allant laver les vêtements de leur maître à la rivière à Antananarivo ». Autrement dit, les andevo profitent de l’occasion de mettre les vêtements de leur maître en descendant vers la rivière pour se sentir dans la peau d’un être libre.
  • Andevolahy latsaka avara-patana, ka saro-miala « Un esclave qui s’est mis au nord du foyer, il lui est difficile de quitter sa place ». La place nord du foyer est la place d’honneur donc réservée aux invités de marque, aucun esclave ne peut s’y trouver par hasard. Même s’il se sent honteux il y reste !

Conclusion

La littérature traditionnelle en Imerina agit comme vecteur de mémoire collective, où la condition servile est évoquée de manière implicite ou explicite, révélant à la fois la dureté de la servitude et les liens de solidarité ou de coexistence. Ces expressions littéraires produisent des représentations plurielles, oscillant entre déshumanisation et reconnaissance d’une place au sein du système social traditionnel. Elles constituent une matrice analytique riche pour interroger les représentations sociales de l’esclavage, en entremêlant dimensions politiques, symboliques et humaines, dans un contexte où la parole structure les relations sociales et les dynamiques de pouvoir. La reconnaissance de cette histoire s’avère essentielle pour appréhender les dynamiques sociales actuelles. Bien que les proverbes soient moins courants dans le langage quotidien, certaines expressions perdurent, telles que manao vavan’andevo « tenir des propos d’esclave », c’est-à-dire sans respect ni retenue, qui renforce l’ancien proverbe miady amin’ny andevo ka havizanana no hita (« se quereller avec un esclave ne récolte que de la honte »), signifiant l’épuisement rapide face à l’éloquence de l’interlocuteur.

Cette contribution invite à approfondir les investigations en croisant plusieurs sources et à préserver la mémoire des victimes et survivants de l’esclavage. Elle met en lumière le sens profond du proverbe zay hajaina tsy ho andriana tsy akory, ary izay manaja tsy ho andevo tsy akory; ka tsara ny mifanaja  traduit par : « Être respecté ne fait pas noble, respecter ne fait pas esclave ; il est donc bon de se respecter mutuellement ».

Bibliographie

– Akademia Malagasy, Rakibolana Miraki-pahalalàna (Dictionnaire-Encyclopédie Malgache), 2005, 1133 p.

– Dahle L., Anganon’ny Ntaolo-Les contes des Aïeux, éd. Trano Printy Loterana, Antananarivo, 1984, 296 p.

– Domenichini-Ramiaramanana B., Ohabolan’ny ntaolo. Exemples et proverbes des anciens, Mémoires de l’Académie Malgache, Fasc. XLIV, 1972

Aspects de l’esclavage sous la monarchie merina d’après les textes législatifs et réglementaires, Omaly sy Anio, n°37-40, 1978-1981, p. 85-112

Du ohabolana au hainteny : langue, littérature et politique à Madagascar, Éd Karthala, 1983, 664 p.

Firaketana Ny Fiteny sy Ny Zavatra Malagasy– Entrée « A » (1937-1944), 512 p. 

Houlder J.A, Ohabolana, proverbes malgaches, Imprimerie Luthérienne Tananarive, 1960, 216 p.

– Ravelomanana J., « Le statut et la condition serviles dans les proverbes malgaches » in Revue Historique de l’Océan Indien n° 15, 2017, p. 505-511

– Paulhan J., Hain-teny Merina, Poésies populaires malgaches, Série Arts et Culture malgache ; Foi et justice, Antananarivo, 1991, 237 p.

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Notes
1 Histoire des Rois (Traduction par G.-S Chapus et E. Ratsimba) 3 tomes.
2 La société de l’Imerina était hiérarchisée en trois grandes classes : les Andriana (nobles), les Hova (hommes libres, roturiers) et les Andevo (esclaves).
3 Ompikely littéralement « petit animal domestique qu’on élève » Selon le Firaketana l’ompikely enfant né d’esclaves dans le foyer est très choyé et gâté par la famille du maître.
4 Ankizy littéralement « enfant », cette appellation selon le Firaketana est donnée pour adoucir le statut d’esclave.
5 Le recueil Ohabolana, proverbes malgaches de J.A. Houlder, missionnaire, compile des sagesses orales merina sans date précise mais typique des collectes coloniales précoces. Ces proverbes, courts et imagés, condensent des normes sociales, éthiques et politiques, servant d'outil éducatif dans une société hiérarchisée.
6 Dans son ouvrage Paulhan a classé les hain-teny en huit thématiques comme la déclaration d’amour, les regrets, l’orgueil etc., la dernière étant la raillerie.
7 Nous revoyons ici le sens du « petit animal à élever » comme le Firaketana relève dans la note n° 2.
8 Ce proverbe a été cité par la Professeure Jacqueline Ravelomanana dans son article intitulé « Le statut et la condition serviles dans les proverbes malgaches » in Revue Historique de l’Océan Indien n° 15 p.505-511 et qu’elle considère comme sexiste. Nous demandons également si le reproche ne s’adresse pas aussi à la femme qui ne sait pas éduquer son esclave.
9 Ma traduction
10 Rakibolana sy Miraki-pahalalana malagasy 2.165 #187
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