
En l’absence d’archives, des témoignages avancent que la population servile constitue 1/3 de sa population en Imerina au début du XIXe siècle et au seuil de la colonisation plus de la moitié de la population d’Imerina était composée d’esclaves, principalement employés dans l’agriculture et les tâches domestiques, mais aussi réquisitionnés pour des corvées imposées par la royauté, le fanompoana, auxquelles s’ajoutaient des formes de servitudes découlant de sanctions pénales ou de dettes impayées.

Au vu de l’importance de cette population servile, il nous est venu l’idée d’approfondir la question suivante : comment la littérature traditionnelle (proverbes, contes, récits oraux etc.) la représente-t-elle dans ce contexte sachant que les Andriana ont leur propre histoire à travers les « Tantaran’ny Andriana » ? En effet, des traditions orales collectées au XIXe siècle par le père François Callet permettent de connaître les lignées royales et les événements marquants, mais elle reflète aussi la vision autochtone du pouvoir, de la société aristocratique, ainsi que les pratiques et valeurs des Andriana (les nobles). Cette œuvre est donc considérée comme un document fondamental pour la construction de la mémoire collective et l’identité malgache, puisque la tradition orale y est mise en forme historiographique, combinant aspects politiques, sociaux et culturels.

Partant de cette même démarche et bien que le sujet « andevo » ou « fanandevozana » demeure encore tabou dans la société malgache contemporaine, il apparaît que l’identité individuelle et collective des esclaves était exprimée et construite à travers des formes d’expression traditionnelles telles que les hain-teny, les proverbes, ainsi que certains contes et légendes. Ces supports linguistiques et culturels constituent des sources précieuses pour comprendre la manière dont l’esclavage était perçu, vécu et transmis dans la société merina de l’époque, l’objectif étant d’analyser les représentations, les stéréotypes et les fonctions sociales attribuées à l’esclave.
La littérature traditionnelle désigne l’ensemble des productions orales endogènes au peuple merina des Hautes Terres centrales de Madagascar, transmises de manière intergénérationnelle par voie orale antérieurement à la généralisation de l’écriture au XIXe siècle. Ces expressions, structurées en formes poétiques, rhétoriques et narratives, se distinguent par une densité symbolique culturellement encodée, reflétant les traits structuraux d’une société sédentaire et hiérarchisée , tout en assumant des fonctions sociales (cohésion communautaire), éducatives (transmission normative) et politiques (légitimation du pouvoir). Compte tenu de sa valeur comme source ethnographique, divers auteurs, missionnaires, ethnologues et chercheurs malgaches ont entrepris sa collecte, sa traduction et son analyse avec une production éditoriale concentrée du début du XXe siècle à l’époque contemporaine, permettant ainsi la fixation par écrit de ces traditions orales merina. Parmi ces publications toutes aussi intéressantes, notre analyse s’est appuyée sur un échantillon tripartite : en premier lieu une sélection de proverbes issus du recueil Ohabolana, Proverbes malgaches de J.A. Houlder (s.d.) et du Ohabolan’ny ntaolo. Exemples et proverbes des anciens de Bakoly Domenichini-Ramiaramanana, (Mémoires de l’Académie Malgache, Fasc. XLIV, 1972), en second lieu, une poésie extraite de Hain-teny merina. Poésies populaires malgaches de Jean Paulhan (1884-1964, éd. 1913) ; et enfin un conte tiré d’Anganon’ny Ntaolo – Les contes des Aïeux, collecté par L. Dahle (1843-1925), éd. 1984.

Dans la tradition orale en Imerina, comme dans d’autres cultures, les proverbes expriment la précarité et la vulnérabilité de l’esclave, tout en soulignant son insertion dans un ordre social où il joue un rôle utile et parfois respecté. L’esclave est ainsi à la fois un objet de contrainte et un acteur social reconnu. Les proverbes ne manquent pas de marquer la relation entre maître et esclave comme une relation de parenté.
Les esclaves ancestraux, ou andevon-drazana, étaient inaliénables et transmis comme patrimoine lignager ; leur interdiction de vente soulignait leur valeur indispensable et leur rôle patrimoinal. Les enfants de ces derniers sont appelés ompikely tandis que les plus vieux sont désignés Ray amandreny en signe de respect. Paradoxalement, un hova appauvri pouvait devenir andevo et était appelé andevo-havana ; inversement, un esclave enrichi pouvait adopter les enfants de son maître, montrant une fluidité sociale relative. Les esclaves (andevo) étaient souvent désignés par des termes affectueux liés à la parenté, comme ankizy no anaran’ny andevo (l’esclave est appelé « enfant »), ce qui souligne à la fois leur dépendance totale et une forme d’attachement social ou familial. Cette appellation traduit une double posture : l’esclave est subordonné et dépourvu de liberté, mais il est aussi intégré socialement au foyer ou au groupe, avec une relation paternaliste de la part du maître. Elle symbolise la complexité des rapports entre maîtres et esclaves, mêlant domination, protection et lien social. La littérature orale transmet ainsi une vision culturelle où l’esclave est à la fois humanisé et réduit à une condition inférieure, acceptée comme partie de l’ordre social.

Pour illustrer ce propos, des proverbes recueillis par B. Domenichinni et J. A. Houlder révèlent un esclavage nuancé, mêlant servitude, alliances familiales, stratégie d’intégration interdépendance et harmonie sociale :
Selon Jean Paulhan (1884-1964), le hain-teny malgache constitue une forme poétique populaire aux fonctions ludiques et sociales, permettant de désamorcer les conflits par des jeux de mots absurdes et incohérents. Ces « paroles savantes » se distinguent des proverbes, formulations concises empreintes de sagesse normative appelant l’adhésion collective.

Le recueil de Paulhan, premier du genre traduit en français en 1913, présente un hain-teny évoquant explicitement le terme andevo dans une thématique de « raillerie ». Dans ce hain-teny, l’andevolahy kely apparaît comme « un animal à domestiquer », à acquérir au marché pour escorter une maîtresse et chargé par un époux d’une mission précise : inciter l’épouse muette à s’exprimer. La métaphore du petit esclave en mouche ou puce relève d’un registre absurde, voire déshumanisant, nuancé toutefois par une poétique atténuant la violence en plaisanterie conjugale. Le texte met en scène la maladresse et la sottise de l’esclave que la femme doit corriger et instruire l’obligeant à prendre l’habitude de la parole ; l’esclave fera preuve de soumission et fidélité.
| Raha ho an’ny Betsileo hianao Itondray andevolahy kely hoatry ny lalitra aho Ary raha ho any Itasy ianao Itondray andevolahy kely hoatry ny parasy aho Ivadiko tsy miteny Hividianana andevo kely! | Si vous allez en Betsileo, Apportez- moi comme un petit esclave comme une mouche Si vous allez vers l’Itasy Apportez- moi un petit esclave comme une puce A ma femme qui ne parle pas Il faut acheter un petit esclave ! |
Les proverbes collectés par J.A Houlder ne manquent pas d’évoquer certains caractères de l’esclave, ils sont présentés comme des reproches sous un ton amusant mais servent également de leçon de morale pour la société : comme exemples la stupidité, le manque d’intelligence, l’ignorance etc.…
Cette dernière partie de l’analyse s’appuie sur un conte recueilli par le révérend L. Dahle (1843-1925), missionnaire norvégien, et ses collaborateurs dans l’ouvrage Anganon’ny Ntaolo (Les contes des Anciens), intitulé « Ifaranomby ny andevokely » – littéralement « Ifaranomby et son petit esclave » –, sous-titré « Utiliser la ruse pour obtenir un mari ».

L’histoire met en scène Itambarira, jeune esclave (andevo) accompagnant sa maîtresse Ifaranomby, récemment mariée à un noble nommé Andriamihamina. Lors de leur voyage de retour vers le pays de ce dernier, Itambarira incite sa maîtresse à se baigner dans une rivière, s’empare alors de ses beaux vêtements et rejoint le mari en usurpant son identité.
Consciente de la ruse, la maîtresse trompée essaya de joindre le couple en criant tout au long du chemin mais malgré ses efforts n’a pas pu le rattraper.
| «Andriamihamina iry e! Andriamihamina iry! Tsy izaho, tsy izaho anie iny Fa Itambarira Ka ny soa navelanao Ary ny ratsy no nentinao »! | « Ohé ! Andriamihamina Hé ! Andriamihamina Ce n’est pas moi, ce n’est pas moi qui suis là Mais Itambarira Vous avez laissé la bonne Et vous avez emmené la mauvaise » ! |
Une fois arrivée à côté du village, l’épouse a pu démasquer l’usurpatrice et exige la mise à mort d’Itambarira avant qu’elle ne revienne à Andriamihamina. Ce dernier épargne la petite esclave en faisant saigner sa main et présente le sang à sa femme ; après un rituel de purification, le couple a pu gagner le village où un grand repas communiel les attendait.
Ce conte illustre la ruse des andevo, qui, malgré leur statut subalterne, aspirent à une ascension sociale symbolique ou peuvent rêver à d’autres conditions de vie comme évoquent certains proverbes :
La littérature traditionnelle en Imerina agit comme vecteur de mémoire collective, où la condition servile est évoquée de manière implicite ou explicite, révélant à la fois la dureté de la servitude et les liens de solidarité ou de coexistence. Ces expressions littéraires produisent des représentations plurielles, oscillant entre déshumanisation et reconnaissance d’une place au sein du système social traditionnel. Elles constituent une matrice analytique riche pour interroger les représentations sociales de l’esclavage, en entremêlant dimensions politiques, symboliques et humaines, dans un contexte où la parole structure les relations sociales et les dynamiques de pouvoir. La reconnaissance de cette histoire s’avère essentielle pour appréhender les dynamiques sociales actuelles. Bien que les proverbes soient moins courants dans le langage quotidien, certaines expressions perdurent, telles que manao vavan’andevo « tenir des propos d’esclave », c’est-à-dire sans respect ni retenue, qui renforce l’ancien proverbe miady amin’ny andevo ka havizanana no hita (« se quereller avec un esclave ne récolte que de la honte »), signifiant l’épuisement rapide face à l’éloquence de l’interlocuteur.
Cette contribution invite à approfondir les investigations en croisant plusieurs sources et à préserver la mémoire des victimes et survivants de l’esclavage. Elle met en lumière le sens profond du proverbe zay hajaina tsy ho andriana tsy akory, ary izay manaja tsy ho andevo tsy akory; ka tsara ny mifanaja traduit par : « Être respecté ne fait pas noble, respecter ne fait pas esclave ; il est donc bon de se respecter mutuellement ».
– Akademia Malagasy, Rakibolana Miraki-pahalalàna (Dictionnaire-Encyclopédie Malgache), 2005, 1133 p.
– Dahle L., Anganon’ny Ntaolo-Les contes des Aïeux, éd. Trano Printy Loterana, Antananarivo, 1984, 296 p.
– Domenichini-Ramiaramanana B., Ohabolan’ny ntaolo. Exemples et proverbes des anciens, Mémoires de l’Académie Malgache, Fasc. XLIV, 1972
– Aspects de l’esclavage sous la monarchie merina d’après les textes législatifs et réglementaires, Omaly sy Anio, n°37-40, 1978-1981, p. 85-112
– Du ohabolana au hainteny : langue, littérature et politique à Madagascar, Éd Karthala, 1983, 664 p.
– Firaketana Ny Fiteny sy Ny Zavatra Malagasy– Entrée « A » (1937-1944), 512 p.
Houlder J.A, Ohabolana, proverbes malgaches, Imprimerie Luthérienne Tananarive, 1960, 216 p.
– Ravelomanana J., « Le statut et la condition serviles dans les proverbes malgaches » in Revue Historique de l’Océan Indien n° 15, 2017, p. 505-511
– Paulhan J., Hain-teny Merina, Poésies populaires malgaches, Série Arts et Culture malgache ; Foi et justice, Antananarivo, 1991, 237 p.