Dossier documentaire

Les « petits maîtres » à Bourbon durant la période de l’esclavage

Un article rédigé par l’historien Albert Jauze.

Résumé

Au sein de la société esclavagiste de la colonie de La Réunion, des possédants ne détiennent qu’un nombre réduit d’esclaves. Ils forment la classe fictive des « petits maîtres ». La première tendance serait de les considérer comme impécunieux. Les inventaires dressés par les notaires permettent d’en connaître les profils individuels. Peuvent être appréciées toutes les catégories de la population insulaire. Le propos porte ici sur la période 1790 – 1848. Le seuil de six esclaves par propriétaire est retenu. Il existe de manière flagrante coïncidence entre des successions modestes, et le faible nombre de la gent servile. L’incapacité, la routine, particulièrement, font que des colons restent à un niveau médiocre et ne détiennent qu’une quantité réduite d’esclaves. Mais des patrimoines honnêtes, et même opulents, se caractérisent aussi par la faiblesse du contingent des individus réduits en esclavage. Il apparaît que la quantité est en adéquation avec leurs besoins. Il s’agit notamment de ménages citadins, d’artisans, ayant sous leur férule, en particulier, des domestiques, des esclaves à talents. La moindre possession d’esclaves s’apprécie à l’aune des situations personnelles et familiales. Aussi, reste une démarche réductrice et infondée celle consistant à assimiler forcément l’ensemble des « petits maîtres » à des propriétaires démunis.


La terminologie « petits maîtres » désignerait les possesseurs d’individus réduits en esclavage, et n’en possédant qu’un nombre réduit. La corrélation eut été faite, ipso facto, avec le contingent des propriétaires démunis. Des chercheurs, Yves Pérotin, Claude Wanquet, ont montré le lien entre le niveau de richesse des colons, d’une part, et la quantité d’esclaves possédés, d’autre part.

« Pour apprécier la fortune des Bourbonnais le meilleur critère –celui qui servira le plus souvent pour l’établissement des impôts- est leur richesse en esclaves », écrit C. Wanquet dans Histoire d’une Révolution, La Réunion (1780 – 1803). Dans la localité unanimement considérée comme la plus industrieuse et la plus riche de l’île (Saint-Paul), en 1779, sur un total de 346 chefs de famille libres, blancs ou hommes de couleur, près de 47 % possèdent au maximum 5 esclaves. Ceci est le marqueur d’une population insulaire paupérisée.

Détenir peu d’esclavisés signe-t-il irrémédiablement la modicité ? En réalité, ce segment de la recherche historique a été peu exploré, a fortiori pour la période postrévolutionnaire. Nous y consacrons cet article, dans le but d’affiner les observations ci-dessus. Les inventaires après décès dressés par les notairesⁱ forment la source à laquelle nous puisons notre documentation. Les officiers ministériels visitent les lieux qu’avait occupés le défunt. Flanqués d’experts, ils effectuent la prisée des « meubles meublans (sic), ustensiles de ménage, linges, hardes, argenterie, esclaves et autres effets ». Autant que les biens immeubles figurent rarement aux vacations, nous connaissons le patrimoine du disparu.

Après avoir recensé plus de 900 inventaires de la période 1790 – 1848, nous faisons le choix de retenir ceux comptant un maximum de six esclaves, en intégrant le cas échéant à ce groupe les enfants énumérés avec leurs mères. Cela représente 271 inventaires. De ce corpus, nous extrayons un certain nombre de cas pertinents, propres à éclairer la notion de « petits maîtres ». Il est important, aussi, de concevoir que la valeur fiduciaire attribuée à l’esclave embrasse souvent une part importante du patrimoine, dépassant même celle des édifices (case, bâtiment, écurie…).

La médiocrité marque la succession de François Ady, forgeron (1792)ⁱⁱ. Outre quelques outils et autres effets, une partie de ses réserves de maïs est pourrie. Il n’a laissé qu’une mauvaise veste et une mauvaise culotte d’aucune valeur. Une seule personne asservie est mentionnée.
Demoiselle Louise Suzanne Lefebvre (an IX) décède célibataire et mère d’un enfant naturel. Son avoir ne se compose que de vêtements et hardes, et d’une esclave, avec son fils.
L’on suppute une modestie certaine à la lecture de l’inventaire de dame Mollet épouse Dugoulet concierge des prisons (1808). Même si les maison, pavillon, cuisine et case à Noirs ne sont pas prisés, les mobiliers, animaux, vêtements…, n’emportent pas une estimation élevée. L’on relève trois esclaves, dont une avec ses deux enfants, et un barbier, sachant laver et repasser.

L’impécuniosité caractérise Jacques Évaneau (1814) : quelques chaises usées, une table à manger, un coffre, un bois de lit avec la literie, des marmites en mauvais état, six assiettes, deux couverts d’argent. Une esclave avec deux enfants et une autre marronne, étaient sa propriété.
Le patrimoine de Victoire, affranchie (1815), comprenait quelques petits biens immobiliers, un mobilier en mauvais état, quelques volailles. Deux esclaves lui survivent, dont un valétudinaire.
John Cullen (1815) était major d’infanterie au service de Sa Majesté Britannique. Il décède à l’île Maurice. Il laisse des biens à Bourbon, pratiquait de l’élevage bovin. Sans qu’il soit guère possible d’évaluer sa richesse, son inventaire fait apparoir deux domestiques et un gardien de bœufs.

La fortune de Claude Rouxel, secrétaire de l’intendance (1817), était étriquée. Il n’a qu’un seul esclave, âgé de 13 ans, manœuvre.
Le volume des biens comptés chez la nommée Hélène affranchie (1817), dont une mauvaise case de 10 pieds carrés, évoque la précarité. Trois esclaves, dont une invalide, lui appartenaient.
Guillaume Leyritz, absent de l’île (1819) résidait dans la maison de la nommée Victoire Naraguy. Tous les meubles et ustensiles de ménage qui s’y trouvaient étaient la propriété de cette dernière et de sa fille. Il était en possession de trois esclaves, dont deux avec leurs enfants.
L’actif laissé par Jean Baptiste, libre (1823), est étique : notamment, quelques mauvais coffres ou hardes, une petites case en bois couverte en paille, trois petites dépendances en mauvais état. Il possède une seule esclave, de 60 ans.


La succession de Marie Louise libre (1823) est originale, sans que l’on puisse véritablement la qualifier. Elle ne consiste que dans les cinq esclaves, tous attachés à la culture de la terre, et le linge à son usage personnel qui a été laissé aux enfants mineurs et naturels, au nombre de neuf.
Attendu que les biens délaissés par leur frère sont de peu de valeur et non susceptibles d’être partagés entre les six légataires, ceux-ci veulent qu’ils soient vendus. Ainsi est-il déclaré à la vacation faite chez feu Jacques Étienne Grimaud (1826), possédant quatre esclaves.
La petitesse caractérise la succession de Grégoire Alexis Paquet, qui détient un esclave qu’il avait pris pour le faire affranchir, et qui est réclamé par un tiers comme étant réellement sa propriété.
Indigente, tel apparaît le qualificatif devant désigner la succession de Vincent Beauvillain (1840) : vieux canapé, armoire ou gilets en mauvais état, vieilles table ou chemises, etc. Un seul esclave, estropié Noir de cour, est inventorié.
L’on hésiterait à qualifier la succession de Saysset, archiviste du Conseil colonial (1847). Un mobilier convenable, de la vaisselle, de l’argenterie, des ouvrages de bibliothèque, du linge de peu de valeur non décrit, une seule esclave. Il est déclaré que des esclaves avaient été laissés à son service depuis très longtemps, mais qu’ils n’étaient pas sa propriété.
La succession de Louis Lauricourt Euger (1848) est exsangue. Il ne possédait aucun immeuble ni aucun effet mobilier. Ses linges et hardes sont de si peu de valeur qu’on a pensé qu’il était inutile de les faire inventorier et estimer. Il est débiteur de plusieurs sommes. Possesseur de quatre esclaves, il en a légué une avec des enfants.

L’héritage de François Richard, cordonnier (1792), est honorable, avec des articles liés à son métier (peux de cabri…), ses outils, le mobilier, l’argenterie, etc. Le notaire inventorie deux esclaves, dont l’une marronne.
À ne renfermer que cinq esclaves, au rang desquels une sage-femme et une blanchisseuse, les biens d’Antoine Mussard (an III) étaient fort diversifiés et nombreux (monnaie, outils, lingerie, animaux, ustensiles…).

L’inventaire de la communauté d’entre demoiselle Gillot et Beurnonville officier dans les armées de la République (an VIII), dissoute par le divorce, est assez édifiant. La masse se révèle somme toute respectable. Trois esclaves sont énumérées. Mais, selon les dires de Geneviève Gillot l’Étang, au départ pour l’Europe de son ci-devant mari, ce dernier lui avait laissé huit esclaves. Deux sont décédés. Un a été vendu pour acquitter une dette de Beurnonville. Elle a été obligée de vendre trois esclaves dont le produit a été employé à son entretien. Et elle a échangé deux esclaves contre une avec son père.
Sidonie, femme de couleur (1807), ne possédait que deux esclaves, bien qu’elle disposait d’un volume de biens honnête.
Cinq esclaves faisaient partie du patrimoine fort riche de Mathurin Bouilly (1808), avec les effets et marchandises d’une boutique, des denrées, piastres effectives, outils, couverts d’argent, etc.
La succession vacante d’Armand Vénérozy, ancien capitaine au régiment de l’Île de France (1809), est solide. Outre le mobilier, les outils, vêtements, l’argenterie et montre d’argent, il laisse six esclaves, dont une blanchisseuse et repasseuse avec son enfant, un Noir un peu forgeron.

La richesse de Jean Baptiste Lebon (1810) est bien assise, diversifiée (armoire à deux battants, outils, flangourin, élevage, maison couverte en bardeaux, office, magasin, cuisine, écurie…). Il a six esclaves, parmi lesquels un charpentier, un Noir de pioche et scieur, une infirme, une femme avec deux enfants.
La masse successorale de dame Geneviève Moreau épouse Jean Arhel (1811), est respectable (ameublement, outils, denrées, élevage, argenterie, deux cases, deux magasins, une cuisine). La classe servile compte six individus, dont une femme avec quatre enfants.
La gêne n’a pas concerné Jean Delpit (1814). De nombreuses vacations ont été nécessaires. Il avait l’entreprise de la boulangerie et de la boucherie de l’État. Il disposait de quatre esclaves, dont un palefrenier, un tonnelier et un domestique.
La succession de dame Picard veuve Étienne Pontgérard (1815) est honnête, avec quelque argenterie, vêtements, linge, mobiliers divers. La gent servile compte cinq esclaves, un domestique, l’un, un peu cordonnier et ménétrier, une domestique et couturière, deux Noirs de pioche.

L’opulence caractérise François Despeissis (1816), associé pour moitié dans une maison de commerce. Un esclave est répertorié.
Nonobstant un modeste élevage, les biens mobiliers de dame Dejean épouse Delacroix, avoué (1818), dénotent de l’aisance. Une esclave domestique de 20 ans est citée.
Joseph Laurent Fouque, médecin (1824), détient cinq esclaves, où prennent rang un cuisinier et pâtissier, un maître d’hôtel, un palefrenier, un maçon, alors que les opérations du notaire illustrent variété (piano, livres, argent monnoyé, argenterie…) et richesse.
Il en est de même pour Gabriel Marcelin Garien (palanquin, pianos, ouvrages, armes, équipage anglais…) (1825). Quatre esclaves dont une domestique constituent aussi son actif.
La même observation concerne Claude François Chanal (1827) (ameublement varié, fusil, montre d’argent, nombreux édifices…). Six Noirs de pioche sont recensés, l’un, lépreux, ne l’est pas, en raison du degré de sa maladie.

Les mobilier, linge de maison, vêtements, montre en or et argenterie, autres effets, et surtout l’argent monnoyé détenus par Duperrel (1830) sont conséquents. Deux Noirs de pioche et un charpentier sont relevés.
En tout et pour tout, trois esclaves, domestiques, sont chez Charles Taboy (1835), personnage aux possessions nombreuses et hétéroclites (mobilier, caisses de vin, monnaie…).
Dame Delahogue veuve Villagrand (1844) a joui d’un mobilier important, d’argenterie, de livres. Elle avait un cheval Batavia. Elle disposait de quatre esclaves, dont trois domestiques.
Le maître de forges Jules Mourgues (1844) était fort aisé. Outre les vêtements, outils, matériels, charrettes à bras, la rubrique servile fait apparaître six esclaves à talents : un cuisinier, un tonnelier, un maître-forgeron, un forgeron, un serrurier, un ferblantier.

Dame Rébreffet veuve Jean Styrnsky (1844) dont, en plus des effets personnels, le riche fond de son magasin au détail, la possession de pièces d’or et d’argent, lui ont procuré une succession opulente, a une seule esclave, colporteuse.
Autant que l’officier ministériel relève trois esclaves, la masse de dame Desprez épouse Jules Hoarau Laroche (1847) avoué est forte d’un riche mobilier, de la valeur d’un office d’avoué, et de nombreuses dettes actives.
Indéniablement, dame Desrieux (1847) fit partie des strates supérieures de la société, au vu du procès-verbal du notaire. Qui note cinq esclaves, dont un cuisinier et un manœuvre, et deux femmes avec leurs enfants.

Sur la période étudiée, les unités monétaires ont varié : livres, piastres, francs. Sous la Révolution, l’économie insulaire connaît une forte phase inflationniste. Il est difficile d’établir une norme à même d’asseoir des comparaisons. Il est des possédants sur la ligne de crête, dont on ne sait trop sur quel versant ils seraient susceptibles de se situer, entre celui de l’honnête aisance, de la « suffisance » routinière, et celui paraissant glisser vers la précarité, la médiocrité, selon des gradins variables. Les inventaires permettent de connaître de toutes les franges de la société, « habitants », artisans, rentiers, affranchis, veuves… Nous sommes en présence d’un contingent de propriétaires n’ayant que peu d’esclaves mais à qui l’on ne saurait imputer quelque dénuement. Dans certaines occurrences, il n’y a aucun lien entre le nombre d’esclaves et le niveau de fortune. Des successions confortables, en termes de mobilier, vêtements, argenterie, effets divers, et de constructions se conjuguent avec une quantité restreinte d’esclaves. Des citadins, vivant honnêtement, ne possèdent que quelques esclaves attachés à la domesticité. Des artisans, associent à leur pratique des esclaves à talents. Il est certain qu’il est des cas où la modicité et le faible nombre d’esclaves possédés coïncident. Des possédants de faibles capacités n’ont pas pu, certes, acquérir la quantité d’esclaves qui leur eût été nécessaire pour faire valoir leurs habitations. Et encore moins subvenir à leurs besoins, et à ceux de leur famille. La routine peut faire que le possesseur ne s’encombre pas d’une kyrielle servile. Des cas particuliers de lisent en filigrane : concubinage, vieille nourrice restée au service de la famille, individus transmis par héritage… L’habitant pouvait aussi louer occasionnellement des esclaves. L’état de célibat, la vie isolée, n’impliquent rien en terme de possession de gent servile, en terme de quantité. Demoiselle Marie Joseph Lebidan (1816) a constamment demeuré dans un pavillon chez son frère Yves Louis, juge de paix et ancien notaire, depuis son arrivée dans la colonie. Les meubles meublans ne lui appartiennent pas, elle ne les tient qu’à titre de jouissance de son frère. Le plus fort de ses effets tiennent en ses vêtements et hardes. Mais elle détenait huit esclaves.

Loin de former une catégorie homogène, les « petits maîtres » rassemblent un panel de propriétaires depuis les plus démunis jusqu’aux plus opulents. Ils ne définissent, en aucune manière, de manière rédhibitoire un marqueur de pauvreté.


ⁱ Dépôt des Archives départementales de La Réunion, sous-série 3 E
ⁱⁱ Date de l’inventaire

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