L’habitation Desbassayns

La famille Desbassayns

Joseph Desbassayns (1780-1850)
Auteur
Jean-François GÉRAUD

Historien
MCF Université de La Réunion,
CRESOI – OIES


Joseph Desbassayns (1780-1850)

Il n’est pas aisé de faire l’histoire d’un fils dont l’ambivalente image maternelle polarise l’attention, cristallise la détestation et empêche de voir, dans sa lignée, ce qui n’est pas elle. La sidération dans laquelle se complaît une partie de l’opinion réunionnaise gêne l’accès à une réalité historique. Il n’est pas aisé de faire l’histoire de Joseph Desbassayns, l’un des fils de Madame Desbassayns…

Il n’est pas aisé de faire l’histoire d’un homme qui a laissé une trace, reconnue et célébrée en son temps, perceptible encore aujourd’hui, alors qu’il est lui-même tombé dans l’oubli. Certes, l’individu devient historique dans la mesure où son activité particulière a un caractère général, c’est-à-dire dans la mesure où des conséquences générales découlent de son action . Cependant, l’histoire n’existe qu’en tant que continuité dans sa forme traditionnelle. Or les sources concernant Joseph Desbassayns, sucrier de Bourbon parmi d’autres, sont à la fois rares et discontinues. La discontinuité étant à la fois le donné et l’impensable, sous l’espèce des événements dispersés, et des données morcelées, devait être, dans l’histoire classique, contournée par l’analyse, réduite, effacée pour qu’apparaisse la continuité des événements . Mais les discontinuités que l’historien avait à charge de supprimer de l’histoire, sont devenues maintenant des éléments fondamentaux de l’analyse historique : périodes de transition qui relient une situation connue à une nouvelle situation, largement inconnue. Dès lors, s’ouvre le champ de l’analyse transitologique .

« Je ne crains ni sécheresse ni coups de vent avec mon système ». Cette phrase péremptoire illustre l’homme, le sucrier dont il est ici question : à la fois en ses compétences agricoles, audacieuses et novatrices, et en son caractère, empli de présomption et de fatuité.

Joseph Desbassayns s’inscrit dans la période de transition que connaît l’île Bourbon, qui s’étend globalement de la Révolution française jusqu’à l’abolition de l’esclavage (1848). L’île, encore vouée à la production de vivres, espace en perte de vitesse du fait de la fin du premier empire colonial français, l’île où s’exerce la forme périphérique de l’absolutisme monarchique, se transforme en un territoire à la pointe du progrès agro-industriel, où les exigences du profit et du capitalisme imposent une forme éloignée, parce que coloniale, du libéralisme dont l’une des marques les plus visibles est l’émancipations des Noirs.

Notre sucrier a participé à cette transition, mettant en place dans l’agriculture insulaire des méthodes qui portent la marque de la modernité, mais s’accrochant à un passé monarchique d’un symbolisme paralysant. Cependant, ne sait-on pas que toute transition ne s’opère pas « contre » le passé, mais « avec » les débris du passé ?

Enfance et jeunesse qui interrogent

Joseph Desbassayns est né à Saint-Paul, île Bourbon, le 23 février 1780. Il est le huitième enfant (sur 14) et le septième fils (sur 10) de Henri Paulin Panon Desbassayns (1732-1800) et de Marie-Anne Thérèse Ombline Gonneau-Montbrun (1755-1846), la « Madame Desbassayns » de l’histoire et de la légende réunionnaises.

On sait peu de choses de sa petite enfance, sinon qu’en décembre 1789, avec son père, son frère Charles et ses deux sœurs Marie et Mélanie il part « pour France ». Il s’agit d’intégrer les deux garçons à un cursus d’études qui leur permettra plus tard de postuler aux hautes charges auxquelles tout rejeton favorisé d’un riche planteur peut légitimement prétendre. On sait qu’il a assisté à la fête de la fédération en 1790, mais qu’il aurait énergiquement refusé de s’exclamer : « Vive la Nation ! ». Vu l’évolution des événements, le projet éducatif tourne court car le père et les deux filles s’embarquent en septembre 1792 pour regagner l’île natale et les deux garçons, qui auraient dû poursuivre en France leur écolage, ne tardent pas à le retrouver à l’Île-de-France début 1793. La désorganisation des écoles dans la mère patrie, et la déclaration de guerre à l’Angleterre qui faisait peser une menace sur tout voyage maritime imposa cette solution. Joseph ne reçut donc aucune formation académique quelle qu’elle fût, et l’instruction réelle dont il fit preuve par la suite ne releva que de son application personnelle et de son intelligence.

Cependant, vu l’incertitude des temps, les parents de Joseph qui n’avaient jusque-là cessé de multiplier leurs biens immobiliers, ne voulurent plus accroître leurs propriétés et expédièrent aux États-Unis une partie des bénéfices cotonniers de leur habitation de Saint Gilles-les-Hauts et acquirent des terres et peut-être des rentes à New-York, ainsi que dans l’état du Massachusetts et du Maine. Il était nécessaire de surveiller de près cette partie considérable de la fortune et Desbassayns père décida d’envoyer son second fils (Henri Charles, dit Montbrun) en Amérique pour y suivre ses affaires, et lui confia en même temps ses jeunes frères Joseph et Charles auxquels ce voyage pouvait être plus utile que le séjour dans une Bourbon étriquée aux perspectives limitées. On s’installa à Boston.
Ce premier séjour aux États-Unis, qui devait laisser à Joseph un souvenir très vif, lui permit d’apprendre rapidement l’anglais qu’il parla toujours avec beaucoup de facilité, et fut sans doute à l’origine d’une anglophilie qui jamais ne se démentit. Il eut aussi un autre effet : on peut conjecturer que c’est là, au contact des Américains habités par l’esprit d’entreprise propre aux Protestants – mis en évidence par Max Weber – et détaché de la routine européenne, qu’il s’appropria la hardiesse dans les affaires et la foi aveugle dans les calculs qu’il devait manifester toute sa vie, et qui finalement tournèrent contre lui. Joseph retourna à l’île Bourbon en 1803, mais il fit encore au moins deux autres voyages en France, avec retour obligé par les États-Unis car, la guerre battant son plein, il fallait s’embarquer sur des bateaux neutres pour gagner l’océan Indien . Le dernier séjour en France qui devait être le début de prospères entreprises fut un fiasco dont il revint, accompagné de pintades domestiques qu’il introduisit le premier à Bourbon où elles se multiplièrent, et couvert de dettes. Un an plus tard, en 1808, il put épouser Elisabeth Pajot (1783-1844), sœur de son beau-frère, grâce à la générosité de sa mère qui épongea toutes ses dettes… Dès lors, à vingt-huit ans, il se tourna vers l’agriculture. Propriétaire d’une habitation à Sainte-Marie, il s’intéressa d’abord à la culture du maïs que la totalité des esclaves et au moins la moitié de la population libre consommaient. Il en modifia et en améliora sensiblement la culture, préfigurant ce qu’il ne devait pas tarder à faire pour la canne à sucre.

Joseph Desbassayns fait partie de la poignée d’habitants du Nord-Est de Bourbon qui se lancent en quelques mois, à partir de 1810, dans la fabrication de sucre  : la conjoncture semble favorable. La consommation de sucre ne cesse en effet d’augmenter en France, qui par ailleurs revend une partie notable de ses importations de Saint-Domingue dans toute l’Europe, et singulièrement en Grande-Bretagne. Or la France vient de perdre son grenier à sucre domingois (1804), la production de ses autres colonies antillaises est désormais insuffisante, et l’Île-de-France, qui s’était convertie au sucre, vient de tomber sous le joug anglais (1810) sous lequel elle demeurera définitivement.

Le champ comme usine

La première originalité de Joseph Desbassayns est de mettre au point, à partir de ses observations, une méthode de culture de la canne  qui lui vaudra une flatteuse réputation de savant agronome, alors même qu’il n’a aucune formation dans le domaine.

Dans son Mémoire de 1822 Gaudin cite un compte-rendu de Lepervanche : « Avant le système de culture de Joseph Desbassayns, note Lepervanche, les planteurs suivaient diverses méthodes … Mais l’expérience a montré la supériorité du système, et depuis quatre ans, les plantations soumises aux mêmes règles de culture donnent une uniformité parfaite dans toutes les plantations ». La méthode produit plus et fait produire des terres réputées stériles, mais elle uniformise les plantations, préfigurant la standardisation qui caractérisera bientôt l’industrie.
Dès 1816, cette méthode s’est diffusée à Bourbon ; employée jusqu’en 1848 et sans doute après, elle s’est aussi répandue à Maurice. « Il n’y a pas encore trente ans, explique Joseph Desbassayns lui-même en homme que la modestie n’étouffait pas, que la canne à sucre était cultivée d’une manière vicieuse à Bourbon, et que ses habitants retiraient de bien faibles produits de cette précieuse plante. A force d’expériences et d’observations minutieuses, je suis arrivé le premier à établir un mode de culture raisonnée qui a été considéré comme la création de la véritable culture de la canne à sucre dans la colonie. Tous ses habitants et ceux de l’île Maurice se sont empressés de l’adopter » .

La méthode de Desbassayns précise successivement les modes d’assolement, la plantation, l’entretien, la coupe de la canne. « Perpétuer la canne sur un terrain, affirme Desbassayns, c’est vouloir le ruiner et compromettre en même temps ses revenus ». C’est pourquoi il divise ses terres en huit parts : quatre en cannes d’âge différent, une sole en petites cannes (de l’année), une en grandes cannes (à couper), une en cannes de première repousse, une en dernière repousse ou en « cannes filées » ; les quatre autres parts sont en « couverture » de pois, pois noirs de Mascate, ou pois amers de Hollande, que l’on doit semer en décembre, en rangs alternés avec des embrevades, dont les tiges servent d’appui aux lianes des pois  ; en quatre ans, la richesse du sol est reconstituée.

La plantation a mérité toute l’attention de Desbassayns, et c’est là, pense-t-il, que son apport est le plus personnel. On doit planter en juin et juillet dans les terres maigres, en août, septembre, octobre dans les basses terres. Il faut en premier lieu tracer des lignes perpendiculaires à la pente (pour éviter que les pluies n’enlèvent la terre et ne bouchent les trous de cannes), sur lesquelles seront creusés les trous (trouage, trouaison) ; de la terre retirée on dressera un sillon entre les lignes de trous (les « cordons »), où l’on refera les plantations au bout de huit ans. La canne sera plantée dans des trous qui seront creusés de mars à mai. Ce travail de la trouaison est le plus dur pour les esclaves.

Desbassayns a mis au point un outil à trouer : c’est un pic dont la lame, perpendiculaire au manche, est aussi large en haut qu’en bas, de 3 pouces de large (8 cm) et de 8 pouces de long (± 22 cm) ; la courbe permettra à la lame d’entrer du premier coup dans la terre. Les trous auront 12 pouces (32, 8 cm) de profondeur, 2 pieds de long (± 66 cm), 3 pouces de large (un peu plus de 8 cm). La distance entre les trous sera celle de la longueur d’un trou (2 pieds). Ce système fait que les cannes résistent mieux au vent, qu’elles souffrent moins de la sécheresse, et que leurs racines ont plus d’espace. On prendra les plants dont les germes sont bien formés. « Un commandeur, précise Desbassayns, doit toujours présider à la plantation et la conduire ». La plantation une fois inspectée, le commandeur fait remplir chaque trou avec de la paille.

Loin de pousser toute seule et d’être une plante qui favoriserait la paresse, comme on l’entend parfois aujourd’hui, la canne demande un entretien constant jusqu’à sa maturité. « Pour que les cannes soient toujours vertes et en grande pousse, il faut avoir soin de les gratter pour les entretenir toujours propres, et de tirer la terre qui tombe dans les trous (dévidage des cannes, ou des trous). On doit gratter souvent, même avant que les germes des mauvaises herbes ne paraissent » . Le même champ doit être gratté tous les quinze jours ou toutes les trois semaines, ou juste après une avalaison (forte chute de pluie). « Le noir a donc soin de conduire sa gratte d’un seul coup, du bord du trou au milieu du sillon et le coup de gratte suivant doit être fait à côté du trait marqué par le précédent, sans empiéter » .

Le dévidage des trous (vider les trous de la terre qui y est tombée) est une opération impérative : le travail se fera à la main, il faut n’y employer que les petits noirs et les « négresses qui ont la main plus petite, sont plus adroits, s’accroupissent plus facilement que les hommes ».

Desbassayns a également planifié la coupe des cannes : elle doit avoir lieu du 1er juillet au 31 décembre. Les coupeurs sont divisés en plusieurs bandes. La première bande abat les cannes à la hache étroite qui coupe la canne profondément en terre ; le coupeur fait tomber la canne du côté où sont les éplucheurs. Cette deuxième bande prend la canne par le cœur, enlève la paille, puis lance la canne en arrière sur le tas. La troisième bande ôte au sabre les germes un peu gros. Les hommes de la quatrième bande prennent la canne de la main gauche par le cœur qui, tranché est jeté de côté ; puis ils coupent la canne par morceaux de 4 pieds (1,3 m), qu’ils lancent derrière eux, à gauche, en tas. Le commandeur veille à ce que les cannes ne soient pas coupées trop près du cœur, que les germes gros et moyens soient ôtés. Enfin la cinquième bande enlève les cannes, les dispose le long du chemin, en tas qui seront chargés dans les charrettes.

On a pu objecter que cette méthode n’était pas originale, et ressemblait beaucoup à celles décrites par le père Labat ou Dutrône Lacouture. Ce qui est nouveau, c’est la précision quasi millimétrique des mesures, l’obsession métrologique. La méthode Desbassayns, qui précise et standardise les gestes, utilisant la division du travail, exigeant un labeur massif des asservis, fait des « Noirs de pioche » de quasi-ouvriers de la terre. La culture de la canne est accomplie par les masses d’une main d’œuvre dressée aux gestes stéréotypés de la production, et totalement soumise. Cette configuration préfigure sous les tropiques certains aspects de l’industrialisation : l’habitation est le laboratoire de la fabrique, les masses serviles annoncent le prolétariat, le champ prélude à l’usine. La première classe ouvrière du monde est celle des Noirs des habitations de Bourbon.

La folie du sucre

Une sorte de passion sucrière s’est donc emparée de Joseph Desbassayns, que son parent Élie Pajot attribuera pudiquement, quelques années plus tard, à ses voyages aux Etats-Unis , mais qui traduit aussi la propension à prendre en affaires des risques inconsidérés. Dans la fort précieuse correspondance qu’il adresse à ses fournisseurs en France, en Grande-Bretagne, ou aux membres de sa famille , Joseph Desbassayns témoigne de cette frénésie ; il explique à Otard (de Bordeaux), en 1819, qu’il peut augmenter sa production car « il a assez de terre ; il a bien spéculé car le prix des terres a augmenté. Un terrain de 12 000 piastres a été vendu 35 000 piastres, sans établissement de sucrerie »  ; il s’est ainsi procuré un avantage sur les autres sucriers et « sera le seul à Bourbon capable de faire un revenu annuel de 1200 milliers de sucre (600 t.) ».

Et de fait, entre 1812 et 1830, Joseph Desbassayns achète : en 1812, deux habitations à Desrieux (lieu-dit Grand Hazier) et un bois debout à Caradec et Tourris ; deux autres terrains avec maison, 20 Noirs, l’année suivante en 1813 ; en 1819, un petit terrain à deux filles de Fanchon ; en 1820, à son frère Montbrun, les moitiés indivises du Grand Hazier, de l’habitation de la ravine des Chèvres, et l’habitation du Tamarin, avec 126 esclaves pour 200 000F., au terme d’un marché passablement opaque. Les onze terrains et la sucrerie de Houbert et Gludic en 1827, un autre petit terrain à Vincent Seusse, une habitation contiguë à la sienne à Auguste Puissant, avec qui il est en affaire, une habitation et un bois debout à Bruguiès, une vaste habitation à de Villeneuve ; en 1828, à Brunet fils, un terrain de 2,8 ha enclavé dans ses biens, et, à Toulguingat de Treffry, une habitation-sucrerie rachetée, pour « 97 500 livres de sucre du cru, du terrain ou de celui de Joseph Desbassayns, rendu au dépôt de l’établissement de Sainte-Marie, ou à celui de Sainte-Suzanne s’il s’en forme un, en trois livraisons de 32 500 livres, de fin 1828 à fin 1830, plus 21 345 F payables en trois termes avec intérêt en 1831, 1832, 1833» .

Dans le même temps, Joseph Desbassayns s’attache à s’équiper en machines les plus performantes et, au-delà, à veiller au modernisme de l’industrie sucrière de l’île. Dès 1819, passant par le négociant Otard, à Bordeaux, puis Prosper Lévesque, à Nantes (car Otard est trop cher), il commande du matériel de sucrerie à Fawcett & Littledale, Liverpool ; quelques mois plus tard, il s’adresse à Avanzini, le représentant de la maison Nodler, Bonmary, Lafond et Cie, pour des commandes de machines à vapeur, cette fois, toujours chez Fawcett : une machine à vapeur de 4 CV avec la marque CZ (Commans et Zamudio, ses commanditaires), une machine identique pour Despeissis (marque D), pour Dary de Lanux (marque DR), pour Joseph de Villèle son beau-frère avec un moulin à canne (marque JV), pour Bernard Pajot (marque PJ), etc. En décembre 1819, non satisfait, il remplace la maison Nodler par Lévesque, à Nantes. Desbassayns détourne même les commandes qui devaient aller sur d’autres maisons, comme celle de Baudin, et sert d’intermédiaire pour tout matériel de sucrerie : un moulin à eau, pour Xavier Bellier, « un parent et ami », un moulin à manège de 4 CV pour Pignolet. Au début l’affaire était avantageuse, car les machines servaient de fret aux navires qui repartaient de Bourbon chargés de son sucre. Puis Desbassayns en vient à garantir les signatures de ses commanditaires. Pour montrer sa bonne foi à Avanzini, il envoie copie des engagements qu’il fait prendre à tous les particuliers « qui voudront faire venir des usines d’Angleterre sous sa garantie ». Il faut simplement que la livraison soit faite à temps, avant le début de la coupe, en juillet, et surtout que le matériel ne soit pas livré à Maurice ! Desbassayns s’explique clairement, à deux reprises, sur ses motivations : dans une lettre du 15 mai 1819 à Otard, il expose qu’il veut « habituer les habitants à envoyer leurs denrées en France, recevoir des denrées, et secouer le joug des négociants, plus marchands que négociants »  ; dans une autre lettre, plus détaillée, mais désabusée, à Otard, du 8 février 1821, il note : « Les négociants de Bourbon n’ont point d’argent, le peu qu’ils ont ils l’emploient à acheter des denrées lorsqu’elles ne sont pas trop en demande pour les revendre ensuite à un prix très élevé. Les capitalistes sont en très petit nombre ; ils placent leur argent à 18 %, en escomptant des billets de négociant ou de marchand à 2 ou 3 mois. L’habitant ne peut emprunter à ce taux, et ne jouit pas du crédit qu’il devrait avoir. Pour moi, plus que les autres, je suis en butte à tout ce qui est négociant ou marchand : la raison, c’est que c’est moi qui ai incité les habitants à envoyer leurs denrées en Europe … d’où la colère des négociants contre moi » .

Desbassayns semble ainsi animé du double désir de produire et de spéculer. Mais le résultat de ces spéculations hasardeuses est qu’il s’est endetté au-delà de toute raison, que tous ces achats ont été faits à crédit, et pour finir n’ont pas été réglés ; si l’on ajoute le montant de quelques obligations, on atteint la somme astronomique de 1 294 645 F. Dès 1832, Desbassayns doit opérer un nantissement de 355 esclaves collectivement à ses créanciers, et le même jour, l’antichrèse de trois des habitations de Bel-Air, de Sainte-Suzanne, de Sainte-Marie. La liquidation de l’énorme dette dura plusieurs années, « régulière, écrit Élie Pajot, et des plus honorables : aucune créance contestée, alors que des taches d’usure s’y montraient. Tout fut payé, hypothécaire et chirographaire en capital et en intérêt. Ce fut une libération de la terre par la terre », qui rapporta des millions de francs de revenus pendant cette période de liquidation.

Innover

Guidé par ses observations, ses intuitions et non par une formation académique qu’il ne reçut pas, Joseph Desbassayns mena une vie active de sucriers. Guidé aussi par ses lectures : son inventaire après décès fait état de « cent quatre-vingts volumes de toute sorte et notamment sur l’agriculture, le tout dépareillé et non susceptible d’être décrit ».

Il ne cessa de vouloir perfectionner le système de fabrication du sucre. Il dégagea la batterie du mur latéral où elle s’accotait d’ordinaire, pour l’adosser en position axiale au mur du fond de la sucrerie : cette disposition qui se généralisa favorisait l’accès, par les deux côtés, aux chaudières, et permettait, lors de la formation des écumes, de les enlever rapidement et d’éviter l’ébullition, facilitant également l’opération de transvasement d’une chaudière à l’autre à l’aide de grandes cuillers. Il fit aussi choix d’un foyer unique, plus économe en combustible, bien qu’il eût un inconvénient : le foyer, placé sous la dernière chaudière (la « batterie » ou « cuite »), voyait, du fait du tirage, sa flamme s’étirer et chauffer en avant, non pas la 5e chaudière, mais la 4e, le « sirop », qui entrait en ébullition avant la 5e et gâchait la cuite du sucre. Joseph Desbassayns y remédia en construisant un « avant-feu », placé en avant de la 5e chaudière ; il tâtonna pour trouver la bonne distance où le situer. Ce dispositif, qui allongeait la longueur de la batterie et le conduit, affaiblissait le tirage ; on le ranima en diminuant la largeur des passages entre les chaudières. Joseph Desbassayns lui-même reconstruisit sa batterie sur ce modèle. Ainsi naquit une tradition bourbonnaise, qu’on nomma batterie « à l’Adrienne ». La capacité d’observations de notre sucrier débouche sur un empirisme qui ne laisse pas d’être efficace. Sa correspondance fourmille d’autres innovations : ainsi monte-t-il « une batterie sur un nouveau plan », essaie-t-il « des caisses nouvelles pour purger le sucre », utilise-t-il « le charbon animal », change-t-il la taille de ses chaudières, dont il augmente le nombre, etc. : on a l’impression qu’aucune manipulation ne débute sur les mêmes bases que la précédente, et même plus, que dans une même saison, les dispositions peuvent varier.

Certaines notations du journal de Lescouble  font écho à cette activité qui jamais ne cesse : « J’ai écrit à J(ose)ph Desbassins, ce mattin, au s[u]get d’une expérience sur les batteries à sucre. Il m’a répondu que cela n’allait pas et m’engage à venir chez lui pour en causer » (1822) ; « Ce soir, encor de la pluie. [Joseph] Desbassins m’a envoyé son fondeur anglais pour avoir des informations sur la manière de fondre des robinets. Je lui ai promis d’aller moi-même chez lui pour cela » (1827), etc..

Sans entrer dans d’autres détails, présentons ici la principale de ses usines, celle de Bel-Air, à Sainte-Suzanne.

Sur des terrains qu’il réunissait depuis 1812, Joseph Panon Desbassayns fit édifier, sans doute dans les années 1820, une usine dont la première mention ne date que de 1831. Sa fille qui en avait hérité en 1850 dut la céder en 1879 à Denis-André de K/Véguen.
L’inventaire établi après le décès de son épouse, en 1845, nous permet d’en proposer le plan et la description ci-dessous.

L’usine de 1845 a intégré les derniers progrès techniques, en particulier les « rotateurs » ou « chaudières basse température »  de Wetzell. Ce progrès a permis à Joseph Desbassayns, à la pointe de la réflexion sucrière, de relier deux bâtiments autrefois séparés, celui de la pompe, ou moulin, et la purgerie. Le bâtiment des rotateurs, où le sucre se cuit désormais sans craindre la caramélisation, trouve tout naturellement sa place logique entre les deux. Une autre sucrerie, plus ancienne (?), se trouve plus au Sud, dans un bâtiment fort précaire : c’est peut-être la sucrerie de sirop . Le hangar à bagasse est à l’écart, pour éviter que le feu d’un incendie ne se propage au reste des installations. A l’Est, le pôle de la maison, hôpital, cuisine, forge, prison, et un bureau, dont il faut signaler la présence. Le pôle sucrier est donc spatialement individualisé, et l’innovation technique a été un puissant facteur de l’évolution de l’espace.

Quant à l’esclavage, il semble que Joseph en soit resté un partisan inébranlable jusqu’à l’abolition. Il est associé, comme propriétaire résidant désormais à Paris (depuis 1845) à la « Protestation présentée à la Chambre des Députés par les colons français », du 8 mai 1847, qui dénonce les rares et légers aménagements qu’ont proposés les lois Mackau deux ans plus tôt et se termine par l’exhortation, aujourd’hui embarrassante et déplacée, qu’eût à coup sûr reprise à son compte Joseph : « Il nous reste la dernière ressource de la faiblesse opprimée ; le droit de protester et de nous plaindre ; le droit de vous dire : C’est un mauvais prélude à l’affranchissement des noirs que l’asservissement des blancs ! »…

Seules quelques notations, glanées ici ou là, permettent de juger qu’il fut un maître ni meilleur ni pire, comparable à tous ceux de La Réunion. En 1818, il passe commande à Lévêque, négociant à Nantes, de « 6 pièces de toile pour des culottes pour les noirs, 6 pièces de gros coutil à petites raies pour culottes et galons pour les noirs » ; par une lettre à Otard de Bordeaux (août 1819), il demande « 48 fers de galère d’un pouce et d’un pouce et demi de large »  : considérés comme inhumains, ces funestes instruments sont condamnés par la loi de 1845, mais de nombreux maîtres les utilisent jusqu’en 1848. On sait aussi qu’il importe en 1820 du vin bon marché : « Ces gros vins se vendent très bien ici, parce que les noirs en boivent beaucoup » . Le procureur Massot signale sur son établissement l’une des rares prisons qu’il juge correctement agencées . Ces prisons contenaient généralement un lit de camp terminé à son pied par un bloc, de bois, ou de fer. Ces lieux, d’ordinaire bien éclairés, n’étaient pas toujours correctement fermés. La précarité des bâtiments, peu résistants, souvent bricolés en complément d’autres édifices, est la règle. Le même acte de 1845, cité supra, indique que Joseph Desbassayns avait ornementé les murs intérieurs de son hôpital d’habitation d’édifiantes gravures pieuses, sans doute dans le but paternaliste de faire partager aux asservis les convictions religieuses qu’il jugeait propres à leur faire accepter un sort ignoble et inhumain.

En 1848, l’établissement de Bel-Air recense 358 esclaves : on dénombre 154 Créoles, 148 Cafres, 42 Malgaches, 7 Indiens ou Malais. Cette structure ethnique, semblable à celle des autres grands domaines sucriers, met en évidence la créolisation de la population servile. La proportion des femmes, qui n’excède pas 20 %, est un peu inférieure à la moyenne de ces mêmes établissements. Il y a 6 esclaves marrons (depuis plus de 20 ans) soit une proportion de 1,7 %, analogue à celle que nous avons calculée pour l’époque dans notre thèse, et qui montre que le marronnage est désormais un phénomène résiduel.

Après l’abolition de l’esclavage, au moment du décès de Joseph en 1850, l’effectif des travailleurs est monté à 396 personnes ; parmi elles, 196, soit 49,5 %, presque la moitié, sont des affranchis qui sont restés sur le domaine ; l’autre moitié des anciens esclaves a quitté l’établissement ; les 200 travailleurs restant sont des engagés, très majoritairement des Indiens, dont les premiers (85) sont arrivés dès le premier trimestre 1849. Ces chiffres, qui se passent à nos yeux de commentaires, sont aussi identiques à ceux des autres domaines sucriers. Notons que l’établissement cessa de fonctionner en 1879.

La comédie humaine

Le journal de Lescouble fait mention régulière de Joseph Desbassayns, qui lui était du reste apparenté, et vivait lui aussi dans le nord-est de l’île. On voit Lescouble lui vendre un étalon pour 430 piastres (1812). Le diariste dîne ou déjeune parfois avec lui, souvent avec la société choisie des planteurs du voisinage. On se rend de menus services : ainsi lorsque Lescouble vient peindre sa case, ou que Joseph accepte de prendre à son service son ami Henri Geslin.
Parfois, la tonalité peut être dramatique, quand il note que « le magasin de dépôt et l’établissement de Jos(e)ph Desbassins à Ste-Suzanne, son pont, tout a été détruit de fond en comble » par un « coup de vent » (cyclone) (1831). Ou plus détendue lorsque l’on échange de bonnes bouteilles  ; ou qu’il félicite Joseph, avec leur ami Fréon, de l’octroi par le roi du titre de baron et de la décoration de la Légion d’honneur (1827). Certaines observations sont plus comiques, lorsque Lescouble « chambre » Joseph à propos de ses nombreuses « découvertes » sucrières : « je l’ai fait un peu enrrager sur ses méthodes et ses inventions, mais il prend actuellement la plaisanterie en bonne part » (1826). Elles le deviennent tout à fait, par exemple lors du banquet du mariage entre Hippolyte Féry et Tarsile Boyer, « quand le moment de chanter est venu : Marcian a chanté des couplets où Josephe Desbassayns a été traité de père, de bienfaiteur et de protecteur des créols ; mais après est venue une autre chanson, compassée comme l’autre, par Mr Héri le professeur, celle-ci a été toute pour le bon Josephe mais sa louange y était si prononcée et la flatterie si épouvantable que Md Josephe et sa fille en ont rougies jusqu’à la pointe des pieds et ont tenu la tête basse tant qu’a duré la verigout chanson. Quant à Josephe, il a gobé cela le mieux du monde comme un met à lui seulement propre » (1831). Ou lorsque Joseph raconte « les détails d’un dîné qu’a donné l’Anglais Keatings à lui, Fréon, Montrose, Féri, d’Ableville, etc., ce qui a composé une anecdote fort drôle. Ce misérable caméléon leur a donné pour tout potage un canard rôti dure comme une semèle de soulier, un pauvre lièvre en civet, qu’il a avoué avoir eu par hazard, plus un pâté dont la croûte noir et dure comme une ardoise était garnie intérieurement d’un morceau de bœuf salé. Il l’avait porté probablement d’Irlande à la prise de l’île. Il y avait d’ailleur pour les plus délicats trois plats de pommes de terre, un de bringèle (vièdaze en Provence). Ce plat était mis là en qualité de patron du noble général. Enfin, tout cela était couronné d’un autre plat (toujours couvert) de palmistes et d’une mine renfrognée et morose. Se figure-ton une pareille poliçonnerie ? » (1826).

Mais l’homme est gravement malade. Peut-être à l’origine aussi hypocondriaque, comme de nombreux habitants, à commencer par Lescouble qui s’auto médicamente avec la « médecine Le Roy », mais ne se gausse pas moins de Joseph : « Joseph est venu, malgré le tems, en visite. Il avait adopté la chlorure de sodium qui, disait-il, devait le mettre sur pied en six mois. A présent, c’est du sel frotté sur les poignets ; plus tard, ce sera du poivre. Il finira par la salade entière. En attendant, il ne remue pas les jambes et court partout […]. Dans son vieux fauteuil, porté par deux Noirs sales et nuds et la nénin par derrière portant l’aune du drap en guise de manteau. Nogues lui a donné des nouvelles de sa fille qu’il a vue à Paris. Nogues dit qu’elle est grande et bien faite mais un peu rembrunie [… ] pour le caractère. C’est toujours ça. Du reste, Josephe compte aller la chercher lui-même l’année prochaine car, alors, la salade l’aura mis à même de courrir partout sur les jambes […] de son fauteuil » (1827). Le sucrier souffre en effet de la maladie nommée « le barbiers », décrite par les médecins français, anglais et hollandais, qui sévit au XIXe siècle à l’île de La Réunion, en Inde, ailleurs encore. Le docteur Vinson, qui s’y est longuement intéressé, en parle comme « d’une maladie grave, assez difficile à bien définir … caractérisée par de la fièvre, des douleurs violentes dans les membres, aux lombes, sur le trajet de la colonne vertébrale ». Dans le premier mode « la paralysie se manifestant affecte le plus ordinairement les membres inférieurs » . Avant ses 40 ans, privé totalement de l’usage de ses jambes, Joseph Desbassayns ne se déplace plus que porté en palanquin ou dans un fauteuil à bras par de robustes Bambaras. Cette infirmité ne semble avoir en rien affecté son activité et son dynamisme, et son neveu Élie Pajot l’évoque « perclus comme il était, se faire descendre, suspendu à des cordes, au milieu d’un rempart, sur les berges de la Rivière de Sainte-Suzanne, pour déterminer et indiquer les points par où devait passer le canal conduisant l’eau qui lui était nécessaire pour ses usines » . Pour alléger ses souffrances et tenter de guérir, Joseph Desbassayns aura – en vain – tout tenté, jusqu’au magnétisme que Lescouble, du reste, dénonce : «… à Belle-Eau. J’y ai vu Josèphe Desbassayns, qui est définitivement foux avec son magnétisme » (1829).

C’est là l’une des médecines « révolutionnaires » (avec la phrénologie, l’acupuncture et l’homéopathie) qui surgissent en France à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, et qui ne peuvent être rattachées ni aux découvertes du XVIIe siècle, ni à la filiation chrétienne comme l’animisme et le vitalisme. C’est d’ailleurs l’une des raisons du dernier voyage du sucrier en France en 1845, juste après la mort de sa femme : les planteurs pensent communément qu’une longue traversée maritime, et qu’un changement d’air en « métropole » ont des vertus curatives. À Paris, Joseph, qui ne guérira pas, tombe sous la coupe de la « somnambule » ou médium Doralis dont Sigoyer parle en ces termes : « M. Joseph Desbassayns vivait encore, toujours accompagné de la fameuse Doralis. La révolution de 1848 l’avait fait quitter Paris. Il était à Londres … Qu’est-ce que Doralis me direz-vous ? Doralis est une fine mouche qui prenant M. Joseph Desbassayns par son faible s’était fait prendre par lui comme sujet somnambule pour ses expériences magnétiques et qui sut si bien dominer l’esprit de cet homme qu’à sa mort elle hérita de la moitié de tous ses biens concurremment avec Madame Jurien sa fille unique » .

Le conservateur

Le fameux fauteuil, qu’évoque à plusieurs reprises l’écrivaine Duxel Daguères , fut aussi le symbole du conservatisme de Joseph Desbassayns. Penchant vers la modernité pour les choses techniques et agricoles, il fut au contraire acharné conservateur dans le domaine de l’esclavage – on l’a vu – et dans le domaine politique. Lescouble mentionne en le minorant l’épisode du fauteuil : « Lundy mattin a eu lieu le mariage de Mr Jurien , notre ci-devant ordonnateur, et Mlle Josèphe Desbassayns . Suivant un vieil usage, les Noirs porteurs avaient installé un mouchoirs blanc au fauteuil de Josèphe. Les malveillants, toujours prêts à faire du bruit, ont pris ce chifon pour prétexte et ont arrêtés le cortège, en criant « Bas les Desbassayns », etc., ont mis en pièce le mouchoir. La conduite sage et ferme de Mr Jurien a bientôt mis fin à ce tumulte, et chacun s’est retiré. La noce est venue se consommer au Grand Hazier chez Joseph ». Duchaillu  en donne une relation un peu différente, qui souligne la morgue de l’habitant, alors même que la révolution de 1830 a eu lieu et que le tricolore a remplacé le drapeau blanc : « Ce mariage se célébrait à la chapelle du Gouvernement, par un privilège tout spécial, bien dû sans doute à la famille Desbassyns. M. Joseph Desbassyns, au milieu du cortège qui se rendait à l’église, parut sur une chaise à brancard faisant porter à côté de lui, par un de ses nègres, un drapeau blanc. II traversa ainsi la ville bravant l’indignation générale … Ce scandale fit rassembler sur la place un grand nombre de citoyens. M. Duchaillu s’y trouva comme beaucoup d’autres ; on se procura un drapeau tricolore, et lorsque le cortège sortit de la chapelle, on obligea Joseph Desbassyns à arborer ce drapeau sur sa chaise. Le bon esprit des citoyens les détermina à se borner à ce genre de punition » .

Ce fauteuil, qui signifie la maladie de Joseph, remet à l’esprit ainsi le magnétisme, lequel réfère à son tour… au conservatisme… Répandu dans les colonies, le « mesmérisme », c’est-à-dire le magnétisme, prôné par un certain nombre d’émigrés enrôlés dans les armées contre-révolutionnaires, devient par la suite une source d’inspiration pour la doctrine de la Sainte-Alliance par l’intermédiaire de personnages comme Joseph de Maistre  : bien que non démuni d’un caractère subversif, le magnétisme n’a jamais cessé d’être pratiqué par de Maistre, partisan de positions ultra-royalistes…

Joseph Desbassayns meurt à Paris le 17 avril 1850, en son domicile du 14 rue Taitbout . Il est enterré loin de sa terre, au cimetière du Père Lachaise, Division 06, chemin Lebrun, 1ère ligne. Le tombeau rectangulaire porte la statue en marbre d’une femme voilée (sans doute son épouse, inhumée en 1855 avec leur fils Jules, 1816-1823), assise à terre, dont les mains sont jointes et la tête inclinée sur la poitrine dans l’attitude d’une profonde douleur. À sa droite une colonne est surmontée d’une urne funéraire en partie recouverte d’une draperie retombant le long du fût. Le monument est très érodé, le visage de la femme, informe. Il est signé Étienne Ricci de Florence, mais non daté.

Joseph Desbassayns a connu, autant que nous puissions l’établir, un destin contradictoire. Celui d’un homme cramponné à des traditions, des fidélités, des obédiences du passé que les révolutions successives n’avaient cessé de rendre en France caduques et quasiment sans objet, même si elles ne les avaient pas effacées tout à fait. Et au rebours, celui d’un homme qui a promu, par ses choix culturaux, techniques et économiques la « mise en sucre » de l’île Bourbon ; opérant le passage effectif de ce territoire insulaire dans la modernité, cette transition intègre au passage l’abolition de l’esclavage, que devait sans doute dénoncer Joseph. La fabrication du sucre à grande échelle a eu pour effet de constituer l’industrie bourbonnaise en industrie techniquement indépendante, et d’amener ses promoteurs à endosser ainsi, de manière non délibérée, des positions qui signifiaient au fond une certaine autonomie de la colonie. En ce personnage, les imaginaires politique et sucrier se sont opposés, mêlés, enrichis réciproquement.

Notes
1 Kosik, K., « L'individu et l'histoire ». In : L'Homme et la société, n° 9, 1968. Sociologie tchécoslovaque et renouveau de la pensée marxiste. p. 79-90.
2 Foucault, M. L’archéologie du savoir. Gallimard. Paris. 1969.
3 Le concept issu de l’économie (P. A. David, E. L. Khalil, U. Witt) a été réinvesti par les politistes (Paul Pierson, « Increasing Returns, Path Dependence, and the Study of politics », American Political Science Review, vol. 94, n° 2, 2000, p. 251-267), irrigue les travaux de l’historien américain David Starck (Post socialist pathway: transforming politics & property in east-central Europe. Cambridge: Cambridge University Press, 1998) ; il est pris en compte par les politistes français de l’équipe du CERI (Paris, Sciences-Po CNRS) qui l’utilisent en particulier dans le contexte de l’étude de la transition des économies des pays de l’Est au capitalisme (Georges Mink, « La Conversion de la soviétologie après la disparition de son objet d’études », Revue internationale et stratégique, n° 47, automne 2002). La notion, sans être récusée, a été soumise à la critique par Michel Dobry.
4 Lors de son voyage de retour de celle qui s’appelle alors « l’île Bonaparte » en France (14 mars, 22 août 1807), Joseph de Villèle et sa famille durent séjourner un peu plus de trois semaines à New York. Sur la recommandation de son beau-frère Joseph Desbassayns, qui se trouvait à New York, revenant de France à « l’île Bonaparte », il loua pour sa famille un appartement dans la maison de M. Marcellin à Broad-Way. Fourcassié J., Godechot J., « Le retour de Villèle de la Réunion à Bordeaux via New-York (14 mars-22 août 1807) », Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, Tome 65, n° 23, 1953. Hommage à la mémoire de Joseph Calmette, p. 435-456.
5 Son propre frère Charles, Savariau, Montrose Bellier, Dioré, Florance, Boiscourt fils, Ferdinand Pajot, Fréon, Jullienne, Verville Piveteau, Féry, Le Houx, Lory, Diomat, Caradec, Villentroy, le docteur Brun.
6 Elle est encore proposée comme modèle à suivre par son neveu par alliance, P. J. A. Du Peyrat (1798-1877). Voir Du Peyrat, A., Mémoire sur la situation de l'agriculture à l'île de la Réunion, en 1868. Paris. Vve Bouchard-Huzard. 1872.
7 Extrait des lettres de M. le baron Desbassayns sur la culture. Delval, 17 p., slnd, ADR PB 670.
8 Dans les terres plus hautes, on aura soin de remplacer les pois par des crotalaires.
9 Extrait des lettres de M. le baron Desbassayns sur la culture, op. cit.
10 Ibidem.
11 Pajot, É., Notice biographique sur le baron Joseph Desbassayns. Saint-Denis : Imp. A. Roussin, 1867, 14 p.
12 Copie de la correspondance de Joseph Desbassayns à divers négociants, à son frère Montbrun, concernant surtout les questions sucrières et les commandes de matériel d’usine, 1818-1824, ADR 1 J 20.
13 Ibidem.
14 Ibidem.
15 Ibidem.
16 Ibidem.
17 Jean-Baptiste Renoyal de Lescouble (1776-1836), Journal d’un colon de l’île Bourbon, L’Harmattan-Éditions du Tramail, 3 tomes, texte établi et présenté par le professeur Norbert Dodille (†), 1990. Dans toutes ses citations, nous avons respecté son orthographe erratique.
18 Invention locale de Wetzell qui permet de cuire le sucre « à basse température » et d’éviter ainsi la caramélisation. Voir Géraud, J.-F., « Joseph Martial Wetzell (1793-1857) : une révolution sucrière oubliée à La Réunion », Revue Historique des Mascareignes, n° 1, juin 1998, AHIOI, p. 113-156.
19 On y recuisait les sirops qui s’étaient égouttés des formes, dans la purgerie.
20 Copie de la correspondance de Joseph Desbassayns à divers négociants…,.
21 Ibidem.
22 Rapport de patronage du procureur Massot au procureur Barbaroux, janvier 1847.
23 L’inventaire après décès de Joseph Desbassayns en 1850, à côté de 600 bouteilles vides, toujours évaluées car elles sont chères, énumère 300 bouteilles de Bordeaux rouge, 60 de blanc, et une abondante verrerie, notamment de verres à champagne.
24 Vinson, A. « Observations sur la maladie appelée le Barbiers à l’île de La Réunion ». Bulletin de la société des Sciences et Arts de l’île de La Réunion. Année 1869. A. Roussin éd. Saint-Denis (Réunion).
25 Pajot, É., Notice biographique sur le baron Joseph Desbassayns, op. cit.
26 Pierre Amable de Bernardy de Sigoyer. Journal intime. Présenté par Prosper Ève. Éditions Universitaires Européennes.
27 Dans la série « Chaînes à Bourbon », notamment Baba sifon (3), La corde vide (4), Le prince des nuées (6). Cicéron Éditions.
28 Louis Charles Jurien de La Gravière (1797-1858), commissaire ordonnateur de la Marine à Bourbon, préfet maritime de Rochefort (1840), époux (1831) de Camille Panon Desbassayns (1811-1878).
29 Il s’agit de Camille Jurien de la Gravière, née Desbassayns, « Maman Camille » (1811-1878), proche du père Lacordaire dont elle adopte la condamnation sans appel de l’esclavage ; elle utilise une partie de l’indemnité versée à son père pour reconstruire le monastère de Prouilhe et financer des hospices, l’installation de la maison mère des Sœurs Auxiliatrices des Âmes du Purgatoire à Paris, la construction de l’église du séminaire français de Rome et bien d’autres œuvres pieuses. Elle séjourne aussi une année dans une chambre de l’hôpital de l’habitation Bel-Air à se dévouer aux affranchis et engagés.
30 Charles Alexis Duchaillu, engagé dans la marine, arrive en 1820 à Bourbon où il se fixe comme chapelier, fait aussi commerce de denrées tropicales et d’épices avec l’Europe, s’enrichit rapidement. Il épouse une esclave, affranchie ou Libre de Couleur, s’insère dans la bourgeoisie locale qui s’oppose à la sucrocratie. Il est accusé de pratiquer la traite illégale. Il apprend à la population de Saint-Denis la nouvelle de la révolution de 1830, est arrêté et exilé à Saint-Paul. Doit quitter Bourbon pour se défendre à Paris, est débouté. Il revient pour trois ans à Bourbon, puis en 1843, il s’installe comme commerçant au Gabon où il décède en 1855. Il est le père de l’explorateur, chasseur et naturaliste franco-américain Paul Belloni Du Chaillu (1831-1903).
31 Duchaillu, Charles-Alexis. De l'Ile Bourbon, depuis les premières nouvelles de la révolution de juillet (27 octobre 1830). Mémoire à consulter pour M. Duchaillu, négociant à Saint-Denis (île Bourbon), l'une des victimes de la faction contre-révolutionnaire. Delaunay. Paris. 1832.
32 Faure, O., « Le surgissement de médecines ‟révolutionnairesˮ en France (fin XVIIIe-début XIXe siècle) : magnétisme, phrénologie, acupuncture et homéopathie », Histoire, médecine et santé, 14 | 2019, pp. 29-45.
33 Dans le quartier de la Chaussée d’Antin ; le fameux café Tortoni s’y trouvait, le peintre Isabey y vécut jusqu’à sa mort (1855).
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L’habitation DesbassaynsLa famille Desbassayns
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Auteur
Jean-François GÉRAUD

Historien
MCF Université de La Réunion,
CRESOI – OIES