L’esclavage

Condition et vie quotidienne de l'esclave

Esclavage et scolarisation à Bourbon
Auteur
Raoul LUCAS

Sociologue, historien de l’éducation


Esclavage et scolarisation à Bourbon

Par définition Ecole et Société entretiennent des rapports étroits et interdépendants qui, en situation coloniale et servile, sont travaillés par de multiples contradictions. A Bourbon, qui occupe une place singulière dans la diversité des situations coloniales, la question scolaire, qui s’impose véritablement après le Traité de Paris de 1814, est marquée par de très vifs affrontements autour du projet qu’il convient de mettre en oeuvre. Pouvoir central et bourgeoisie créole ne sont d’accord que sur un point : le projet visé ne doit pas concerner les esclaves.

Y a-t-il une législation officielle codifiant l’interdiction pour l’esclave de bénéficier de l’éducation ? Il ne le semble pas, mais elle est dans l’ordre des choses. La norme esclavagiste s’applique sans que nul n’y trouve à redire. Mais sur tous les autres aspects de la question scolaire, niveaux d’études, publics visés, enseignants à recruter, les analyses divergent.

Pour le pouvoir central la colonie a besoin seulement d’écoles élémentaires pour les enfants d’indigents. Pour les enfants de la bourgeoisie, le pouvoir demande, après leurs petites classes, à la charge de leurs parents, qu’ils poursuivent leurs études en France. Violemment opposée à ce schéma la bourgeoisie créole fait plier le pouvoir central. Elle arrache la création d’un Collège Royal offrant des études complètes, élémentaire et secondaire, à ses enfants sur place. Pour les enfants des indigents, blancs pauvres et libres de couleur, deux congrégations sont sollicitées, celle de Frères des Ecoles Chrétiennes pour les garçons et celle des Soeurs de Saint- Joseph de Cluny pour les filles. Dans la mise en place de cette organisation scolaire, et de son fonctionnement, la puissante famille Desbassayns joue un rôle majeur. Elle met tous ses moyens et son entregent pour permettre le bon démarrage du dispositif scolaire. C’est ainsi qu’elle recrute pour le Collège Royal des professeurs d’élite, venus de l’Ecole Normale Supérieure ou de l’Ecole Polytechnique et qu’elle convainc les deux Congrégations de se hâter d’envoyer des personnels enseignants dans la colonie afin d’ouvrir au plus tôt les écoles si attendues.

Lycée impérial. Vue du reposoir élevé dans la Cour principale le jour de la Fête-Dieu.
Louis Antoine Roussin. 1859. Lithographie.
Coll. Archives départementales de La Réunion

Au principe de l’organisation scolaire qui se met alors en place à Bourbon il y a donc deux ordres distincts, organisés séparément, pour des clientèles différentes, avec des objectifs spécifiques mais répondant à une seule obsession, garantir la reproduction de l’ordre colonial et servile. Il y a, d’une part, le Collège Royal où est dispensée, des petites classes au baccalauréat, une culture d’excellence destinée à former la future élite dirigeante de la colonie. Inculquer aux jeunes gens socio-racialement bien nés un habitus colonial, sous la vigilance des notables, telle est la mission dévolue à cet Etablissement. Il y a, d’autre part, la scolarisation gratuite des enfants des pauvres, blancs et libres de couleur, confiée aux deux Congrégations enseignantes, celle des Frères lasalliens et celle des Soeurs de Saint-Joseph de Cluny. L’enseignement que doit dispenser les Congrégations à cette catégorie de public est voulu rudimentaire. Il doit faire la part belle à la morale et aux aspects pratiques dans une soumission à l’ordre colonial et esclavagiste. Instruire utilement et moraliser sont les principes attendus par la société coloniale pour cet ordre scolaire dont nous allons suivre maintenant le développement.

En 1817, les Frères des Ecoles Chrétiennes sont les premiers à pied d’oeuvre. Ils sont six à débarquer le 15 mai 1817 à Bourbon et ouvrent dans la foulée trois établissements, l’un à Saint-Denis, un second à Saint- Paul et un troisième à Saint-Pierre. Dans les semaines qui suivent quatre Soeurs de la Congrégation de Saint- Joseph de Cluny débarquent à leur tour dans la Colonie. C’est à Saint- Paul, sur la propriété de Madame Desbassayns, que les Soeurs s’installent, ouvrant leur premier établissement le 8 septembre 1817.

1992.70.6 : Etablissement des Soeurs de St-Joseph. Joseph Barrère. 1843. Gouache, pierre noire, gomme arabique.
Coll. Musée historique de Villèle

Le lendemain débarque dans la Colonie une seconde promotion de Soeurs. Elles se fixent à Saint-Denis et ouvrent leur école le 2 janvier 1818.
L’implantation et le développement des écoles congréganistes ne se font pas sans difficultés. Elles sont de plusieurs ordres et s’organisent en deux grandes périodes.

La première, qui va de l’implantation des Congrégations (1817) à la Monarchie de Juillet (1830), est marquée par le lot de difficultés occasionnées par toute installation nouvelle, et dont Bourbon est loin d’offrir une exception -locaux ou hébergements indisponibles, ouvertures retardées, etc. mais également par la nature de la société coloniale et de son organisation. Deux de ces conflits sont particulièrement significatifs. Le premier a pour cadre la classe et ce qui s’y passe. L’offre scolaire limitée dans la colonie et la gratuité des établissements contribuent à donner un visage composite aux premières écoles créées, aussi bien celles des Frères que celles des Soeurs. Les mêmes salles de classe accueillent en effet, en raison de la complexité de la société coloniale, des Blancs, pas exclusivement indigents, et des Libres de couleur. Cette cohabitation sociale et raciale se passe avec beaucoup de difficultés.

Mais ces questions raciales ne sont pas les seules préoccupations de la société esclavagiste. Il y a également la pédagogie dispensée qui doit être conforme à son ordre. Or au principe de la pédagogie mise en oeuvre, chez les Frères avec le choix de l’émulation comme démarche, comme chez les Soeurs avec la méthode mutuelle, il y a la volonté des Congrégations de promouvoir un ordre méritocratique. Mais cette mobilité par l’école, quand bien même limitée, est considéré comme totalement subversive par la société coloniale qui rappelle à l’ordre les deux Congrégations. Les deux Congrégations sont alors sommées de ménager des espaces distincts pour les couches raciales différentes, et la méthode mutuelle est bannie de la colonie.

Le deuxième conflit oppose les autorités coloniales aux autorités supérieures de la Congrégation des Soeurs de Saint-Joseph de Cluny. Tout commence en 1821, quand à la mort de la responsable de la communauté à Bourbon, le Gouverneur de Freycinet intrigue pour faire nommer sa remplaçante. Ce coup de force, violant toutes les prérogatives de la Congrégation, est dénoncé par la Supérieure Générale, Anne-Marie Javouhey, qui obtient finalement gain de cause du gouvernement central. La Supérieure Générale retrouve son autorité sur la communauté de Bourbon et confie sa direction à sa propre sœur, Rosalie Javouhey.

La Vénérable Anne-Marie Javouhey. In L’oeuvre de la vénérable Anne-Marie Javouhey, fondatrice de la Congrégation de Saint-Joseph de Cluny : un centenaire à Brest, 1er octobre 1826-1er octobre 1926 / abbé Louis Saluden,… – Impr. de la Presse libérale (Brest), 1926.
Coll. Bibliothèque nationale de France

En 1830 il ne reste plus dans la Colonie qu’un établissement des Frères, celui de Saint-Denis qui compte 183 élèves. Quant aux Soeurs, elles ont pu garder leurs trois établissements qui accueillent 114 élèves dans les classes payantes, 97 dans les classes gratuites réservées aux blanches pauvres et 132 dans celles réservées aux filles de couleur.

Cour d’entrée de l’établissement des Frères des Ecoles Chrétiennes à St-Denis. A. Francine. Octobre 1861. Lithographie.
Coll. Bibliothèque départementale de La Réunion

La deuxième période qui démarre avec la Monarchie de Juillet, et qui s’achève avec l’avènement de la Deuxième République, est marquée par de très profonds bouleversements qui se dénouent avec l’abolition de l’esclavage. C’est dans ce contexte qu’apparaissent les mesures prises pour la scolarisation des esclaves, ultime « clientèle » de la société bourbonnaise, avec leur chronologie, leur rythme et leur pesanteur qui rendent bien compte de la nature de la société coloniale profondément affectée par le passage de la société française vers une structure de production capitaliste.

En effet, après avoir fourni une impulsion importante au développement économique des métropoles européennes, le système servile finit par lui faire obstacle. Abordée par Adam Smith, dès la fin du XVIIIème siècle, la critique du système esclavagiste s’impose désormais en France, ses dirigeants se rangeant aux arguments des économistes libéraux. C’est dans ce contexte qu’est adoptée la loi du 4 mars 1831 qui met un terme à la Traite négrière française et qu’on assiste à un développement des actions abolitionnistes avec notamment la création, en 1834, de la Société française pour l’Abolition de l’esclavage. Ces principaux animateurs, de Tocqueville, Passy, de Broglie, publient de nombreux rapports démontrant l’impossibilité de maintenir l’esclavage et diverses mesures sont alors prises par les autorités centrales visant à réformer le système esclavagiste. Mais ces mesures, bien que réformistes, provoquent l’hostilité de la société esclavagiste et de l’administration coloniale, comme l’illustrent leurs conduites face aux dispositions de ces textes en matière d’instruction.

Ces textes offrent en effet un volet éducatif important, ce qui constitue une radicale nouveauté. Pour bien l’entendre, il faut rappeler que les esclaves ne recevaient jusqu’alors aucune instruction. L’instruction religieuse, elle-même, se heurtait à l’hostilité des colons. En 1839, un fonds est mis en oeuvre pour l’instruction religieuse et élémentaire des jeunes esclaves. Un dispositif qui n’est pas mis en application dans la colonie avec l’appui du gouverneur de Hell qui déclare sans ambages aux autorités gouvernementales que « l’époque à laquelle il pourra convenir d’appeler les noirs au bienfait de l’instruction primaire est encore bien éloignée ».

Ordonnance du roi relative l’instruction morale et religieuse des esclaves dans les colonies françaises ainsi qu’au patronage que doivent exercer les officiers du ministère public à l’égard de la même classe de la population », In L’Indicateur colonial, feuille politique, littéraire et d’annonces de l’île Bourbon, 13 juin 1840. Par Louis Philippe. 5 février 1840. Imprimé.
Coll. Archives départementales de La Réunion

En 1840, une ordonnance royale pose clairement la question de l’instruction des esclaves mais son accueil à Bourbon est tout aussi instructive. Les deux premiers articles de l’ordonnance sont consacrés à l’enseignement religieux. Ils prévoient une session mensuelle pour l’instruction religieuse sur les propriétés et un catéchisme hebdomadaire pour les enfants esclaves à l’église paroissiale. Les deux articles suivants traitent de l’instruction élémentaire. Ils stipulent que les esclaves des deux sexes à partir de l’âge de quatre ans seront admis dans toutes les écoles gratuites établies dans les communes », une mesure initialement envisagée comme obligatoire par le gouvernement puis rendue facultative devant le tollé des Conseils Coloniaux, dont celui de Bourbon, lors de l’examen du projet de loi. Mais cette mesure, fût-elle réduite par rapport au projet de départ, n’en est pas moins inacceptable pour les colons qui sont d’autant plus déterminés à s’y opposer qu’ils trouvent chez les administrateurs de la colonie des collaborateurs bien disposés à leur endroit et ce malgré les rappels à l’ordre du pouvoir central. C’est ainsi que le gouverneur Bazoche, qui a succédé à de Hell, écrit au Ministre des Colonies que les articles de l’ordonnance, dont il a pourtant mission de mettre en oeuvre, sont inopportuns, inappropriés, couteux et dangereux pour la Colonie, tout au plus concède-t-il, seules ne pourraient être envisagées oralement « que quelques leçons de morale simple ». Les colons peuvent difficilement rêver d’un meilleur avocat. Aussi quand le Ministre des Colonies est interrogé sur l’application de l’ordonnance, et l’utilisation des fonds permettant sa mise en oeuvre, il est bien obligé de reconnaitre l’échec total des mesures préconisées, particulièrement à Bourbon. En 1845, il n’y a aucun enfant esclave scolarisé dans la colonie. Les finances ont été en fait détournées et l’application du texte saboté par les colons qui ont trouvé chez les autorités locales, gouverneurs et magistrats, des soutiens zélés et ce malgré les rappels à l’ordre des autorités gouvernementales. Des résultats qui révoltent Victor Schœlcher et ses amis.

Le 18 mai 1846, une nouvelle ordonnance est prise posant cette fois le caractère obligatoire de l’instruction des jeunes esclaves. Il s’agit selon les instructions officielles de proposer un programme extrêmement simple « visant à concilier l’accomplissement de l’enseignement scolastique avec celui des devoirs [des jeunes esclaves] sur l’habitation » avec comme philosophie de moraliser, voire de domestiquer, plutôt que d’instruire, en insistant surtout sur la nécessité du travail. Mais malgré le caractère contraignant de l’ordonnance, et ses limites clairement affichées, le texte de loi n’est guère mis en oeuvre à Bourbon, administration et société coloniales continuant à se liguer pour saboter son application comme le révèle « l’affaire Monnet ».

Alexandre Monnet, « Père des Noirs » à La Réunion de 1840 à 1847. Peinture.
Coll. Evêché de La Réunion

Arrivé à Bourbon en juin 1840, l’Abbé Monnet se consacre à l’instruction religieuse des esclaves et jette les bases d’une pastorale nouvelle, connue sous le nom de  » Mission des Noirs ». Œuvrant dans le sens des orientations gouvernementales Monnet se heurte à l’hostilité de la majorité des colons, à l’exception de la puissante famille Desbassayns, qui, occupant une place singulière dans l’histoire coloniale française, lui apporte confiance et soutien. En 1846, séjournant en Europe, l’abbé Monnet est fait Chevalier de la Légion d’honneur par le gouvernement français et, à Rome, son oeuvre lui vaut d’être reçu par le Pape Pie IX qui le nomme Vice-Préfet Apostolique de Bourbon. Mais de retour à Bourbon, le 12 septembre 1847, Monnet est accueilli par des manifestants hostiles qui lui reprochent « d’être à l’origine des options catholiques contre l’esclavage », avant d’être expulsé par le Gouverneur Graëb, une quinzaine de jours plus tard, « dans l’intérêt supérieur de la Colonie ».

Ces faits, dont l’alliance des administrateurs de la colonie avec les colons est une constante, révèlent l’incapacité du système servile, qualifié par Victor Schœlcher de « réseau d’acier », à se réformer. A la veille de l’Abolition, la Colonie compte sept établissements des Frères dont quatre accueillent des enfants esclaves qui sont au nombre de 232. Parmi ces établissements, il y a celui de Saint-Leu dont le directeur est le Frère Scubilion. Du côté des Soeurs de Saint-Joseph de Cluny, seuls trois établissements accueillent des jeunes esclaves. Elles sont au nombre de 380.

[Frère Scubilion]. Dujardin. Héliogravure. In Le Frère Scubilion de l’Institut des Frères des écoles chrétiennes, par l’abbé H. Chassagnon,… Procure générale des frères, 1902. Frontispice
Que peut-on conclure ? Il y a d’abord le fait que l’esclavage, n’est pas un isolat au sein de la société. C’est l’ensemble de la communauté qui est affectée par le système servile. Il y a ensuite le fait que les questions scolaires ne peuvent être considérées isolément des relations que l’Ecole, en tant que système, entretient avec les autres systèmes sociaux. Enfin, on peut observer qu’à Bourbon, colonie servile, la volonté de contrôle de l’instruction par la société coloniale est totale et, quels que soient les textes de lois, elle est décidée, avec la complicité de l’administration, à n’en respecter aucun si elle estime que son ordre est menacé. Toutefois, cela ne signifie nullement que ni les Congrégations, ni certains responsables de l’Eglise, ne se laissent instrumentaliser par la société esclavagiste

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Raoul LUCAS

Sociologue, historien de l’éducation