L’esclavage

Résistances à l’esclavage

Dans la nuit de l’esclavage, la lumière forte du marronnage
Auteur
Charlotte RABESAHALA

Archéologue


Dans la nuit de l’esclavage, la lumière forte du marronnage

De la courte histoire de l’île de Bourbon-La Réunion, depuis son peuplement jusqu’à cette année 2018, 170e anniversaire de l’abolition de l’esclavage, il s’est passé 355 ans, dont 185 ans, plus de la moitié, sous le régime de l’esclavage, donc du marronnage. Car le marronnage est le corollaire de l’esclavage.

Qualifié de « petit » ou de « grand » selon la durée de fuite de l’esclave de la demeure du maître, le marronnage représente la libération de l’esclave par lui-même, par la révolte, sans attendre un éventuel affranchissement de la part du maître.

Le marronnage est un phénomène aux contours restés longtemps flous, surtout le grand marronnage. Il a cependant profondément marqué la société réunionnaise, aussi bien par la production de mythes, source d’un imaginaire collectif fécond, que par le marquage effectif du territoire par des toponymes qui balisent l’espace occupé par les marrons. Ces toponymes attachés à des lieux remarquables de l’île, tel Anchain sur le piton du même nom, ou Dimitile dans le sud, célèbrent des personnages qui ont grandement participé à l’histoire de Bourbon-La Réunion. Aujourd’hui, après les récentes études du Service Régional de l’Inventaire, le grand marronnage révèle un pan important de l’histoire de l’esclavage : la conquête de la dignité par des hommes et des femmes condamnés au départ à être réduits à néant.

Le marronnage existe sur l’île de Bourbon – La Réunion dès l’arrivée des premiers Malgaches, en novembre 1663. Ils furent 10 « serviteurs » ou plus exactement des esclaves de fait, accompagnant deux colons français, Louis Payen et Pierre Pau (ou Paul Cauzan ?) pour vivre sur l’île Bourbon et y former le premier noyau de population pérenne.
Un conflit éclate dès leur installation dont voici le récit rapporté par Urbain Souchu de Rennefort,  Secrétaire de l’Etat de la France Orientale :

« Cette île était habitée de deux français et dix nègres, sept hommes et trois femmes passés de l’ile de Madagascar, rebellés contre les Français et retirés dans les montagnes où ils étaient imprenables et rarement visibles. Ils accusaient les Français d’avoir tué leurs pères, et, après une conspiration éventée d’exterminer ces deux Français, ils s’ôtèrent de leur vue et de la portée de leurs fusils. Six soldats furent envoyés les chercher, mais leur peine fut inutile. Ils se retirèrent en des lieux inaccessibles. »

C’est de Payen lui-même qui voyage avec lui sur la Vierge du Bon Port, en 1666, que Souchu de Rennefort tire ses renseignements.
La révolte pousse les Malgaches à partir dans les Hauts en marronnage. Ils ne reviennent que beaucoup plus tard, après l’arrivée d’Etienne Regnault en 1665, avec la promesse de leur impunité. Ce « ils » qui caractérisent les membres du groupe des primo-arrivants manque singulièrement de précision, car aucun document ne précise les personnes revenues, ou surtout qui ne sont pas revenues. Ceci d’autant plus qu’hormis les trois filles, dont on connait nom, prénom, âge approximatif, aucune précision n’a été apportée concernant les sept hommes qui visiblement n’intéressaient pas grand monde. Ce détail est important pour comprendre la suite et la création de l’énigmatique royaume de l’intérieur des marrons, basé sur le cirque de Salazie et plus précisément sur le Piton d’Anchain. De nombreux éléments convergent pour révéler qu’un des hommes, celui qu’on va connaître sous le nom d’Anchain à Bourbon, reste marron et pose les bases d’une solide organisation socio-politique qui permettra aux marrons de résister efficacement.

Le choix socio-économique de l’esclavage comme moyen de production dans la nouvelle colonie prend tout son sens avec le décret du 28 août 1670. A la demande du ministre Colbert, le Conseil d’État officialise la pratique de l’esclavage en France et l’intensifie. Même si l’esclavage était déjà admis et pratiqué de fait à Bourbon, cette reconnaissance étatique va donner les moyens aux colons blancs d’intensifier la traite négrière.

Parallèlement la contestation des esclaves de leur condition s’intensifie aussi et prend plusieurs formes individuelles et collectives dont le marronnage. Il est la forme la plus développée de révolte contre l’esclavage en nombre de personnes concernées et en durée. Le marronnage continue encore et encore pendant toute la traite et malgré la répression de plus en plus cruelle. Si au départ des coups de fouet punissent le fugitif, le marquage de la fleur de lys ou de la lettre « M », l’amputation des oreilles ou du pied, sanctionnent le récidiviste. A sa troisième tentative de fuite, le grand marron repris est condamné à mort. Mais cela ne décourage en rien le grand marron, la grande marrone, qui en acceptent le prix au nom de la liberté et de la dignité.

Il faut bien distinguer deux sortes de marronnage. Le premier est épisodique et spontané d’une certaine manière. L’esclave révolté de sa condition quitte la plantation quelque temps et revient le plus souvent de lui-même, en raison des difficultés de survie improvisée dans les hauteurs de l’île. Ce type de départ se fait sous l’impulsion d’un événement déclencheur, qui est souvent une forme grave de maltraitance. Cela peut être une punition particulièrement cruelle ou injuste ou la crainte de celle-ci d’ailleurs, une malnutrition grave, des menaces de mort ou des travaux impossibles à exécuter par exemple. On les appelait les « renards ». C’étaient des fugitifs qui marronaient sans organisation et restaient même parfois dans les environs des habitations par défaut. Il arrivait qu’ils reviennent à l’habitation d’eux-mêmes sous la pression des difficultés rencontrées dans la vie d’errance.

La deuxième sorte de marronnage, qualifié de « grand » est mûrement réfléchi, préparé longuement et souvent en groupe, ou du moins avec l’aide d’un groupe. Ce dernier marronnage est de type structurel et concerne des personnes qui dès le départ refusent catégoriquement le système esclavagiste et s’emploient à s’y soustraire quels qu’en soient les moyens et le prix à payer. Nous évoquerons dans cette étude que les grands marrons dont l’existence est attestée historiquement dans l’état actuel de la recherche.

Le grand marronnage est une recherche d’autonomie, de construction d’un monde libre, non esclavagiste. A Bourbon, c’est un projet de révolution politique et sociale pour établir un état libre : le royaume de l’intérieur, par opposition au gouvernorat du littoral et du reste de l’île, que tentent les marrons.
L’acte fondateur de ce royaume semble bien être lié à Anchain, réfugié sur son piton, qui accueillait, organisait, coordonnait les groupes de marrons, comme le décrit Eugène Dayot :
« Le haut de son piton était un observatoire d’où partaient des signaux convenus pour avertir de l’approche des Blancs …Souvent aussi, quand les bandits et leur troupe se trouvaient pris pendant leur chasse aux cabris sauvages par un parti nombreux de détachements, le signal de ralliement paraissait au haut du piton. »

Salazie, Piton d’Enchaine. Mortier de Trévise, Hippolyte Charles Napoléon. 1861.
Archives départementales de La Réunion

Le marronnage s’installe durablement et définitivement dans l’île avec un personnage devenu emblématique : Anchain. Il faisait partie des dix premiers Malgaches marrons et quand la plupart des membres du groupe sont redescendus sur le littoral, il est resté dans les Hauts, peut-être avec deux ou trois autres compagnons dont nous avons pour le moment perdu la trace. Anchain ou plutôt Saina, de son nom d’origine, Anchain signifiant « chez Saina » fut le premier grand chef marron de Bourbon – La Réunion. L’existence de ce fameux royaume marron de l’intérieur, d’abord mis en doute par l’administration bourbonnaise, a été évoquée par la suite de manière constante pour justifier toutes les prérogatives de lutte intense contre le marronnage, par les colons effrayés par les descentes et les pillages des marrons, de plus en plus nombreux mais acculés dans des lieux de plus en plus restreints par l’extension des concessions blanches.

Si des esclaves ont quitté les habitations pour fuir la servilité, ce n’est pas seulement pour se réfugier dans les hauts, c’est aussi pour mieux combattre et construire un monde libre et plus favorable à l’idéal de ces hommes et de ces femmes qui n’ont jamais abdiqué leur dignité et leur humanité. Ceci d’autant plus que nous savons aujourd’hui qu’ils avaient des modèles ancestraux de marronnage à Madagascar, pays qui a subi le joug de la traite arabo-musulmane depuis au moins le 8e siècle. Des modèles de résistance exemplaires y ont été développés. Les Bemihimpa, marrons malgaches, avaient constitué des sociétés indépendantes aussi bien politiquement qu’économiquement. Nous en donnons comme preuves les accords qu’ils ont passés avec les royaumes environnants pour s’allier ou pour se défendre tout au long de siècles de coexistence.

Si le grand marronnage à Bourbon n’a pas abouti à construire une entité reconnue et respectée en tant que peuple libre indépendant, comme ce fut le cas dans des espaces plus étendus et plus favorables comme pour les Marronis en Guyane ou plus proches, les Bemihimpa de Madagascar à Tampoketsa, ou les Betsiriry, toujours à Madagascar, c’est que les circonstances ne l’ont pas permis. Le territoire bourbonnais exigu était difficile à répartir avec l’augmentation de la population au cours des siècles. Mais toutes les prémisses étaient présentes.

L’existence même de ce royaume marron – hypothétique ou réel ? – pesa beaucoup dans la tension au sein de l’administration coloniale qui a justifié une politique préventive et répressive du marronnage variable selon les périodes. En réalité, les colons entendaient juste des échos d’une grande organisation secrète dans les cirques, interprétait des indices comme des appellations de rois, de reines, mais ne pénétraient pas vraiment dans ces domaines effrayants, au demeurant bien protégés. Mais ils ont toujours su la menace sérieuse que représentait le grand marronnage.

Quand en 1705, un jeune chef marron fougueux, Pitsana, (le roi Pitre, successeur d’Anchain dans le roman de Dayot…et dans la réalité !), est condamné à avoir le pied droit coupé, les chefs d’accusation des révoltés étaient très clairs pour ses juges :
« après estres armés, venir assassiner le gouverneur dans sa maison et tous ceux qui s’y seroient trouvés, pour se rendre Maîtres de l’isle ».

Le marronnage augmente d’autant plus qu’il y a en 1714, 534 esclaves sur 623 habitants. Donc les esclaves se sentaient en force. Par la suite l’introduction de la culture obligatoire du café augmente d’autant plus celle de la population servile, utile pour la mise en culture de nouvelles surfaces. Entre 1730 à 1734, 349 esclaves partent marrons, rien qu’à Saint-Paul.

Le marronnage concerne aussi bien les hommes que les femmes et les enfants. Que seraient les grands chefs sans leurs femmes ? Anchain sans Héva ? Manzak sans Reine Fouche, Massaky (Massack) sans Rahariane, Grégoire sans Soa (Soya), Zélindor sans Kala, Laverdure sans Sarlava (Sarlave), Fanga sans Marianne ? Et tant d’autres farouches mères et guerrières.
Les femmes condamnées subissent les sanctions au même titre que les hommes. Ainsi le 20 décembre 1711, un groupe de dix-neuf esclaves d’origines ethniques différentes est condamné pour avoir enlevé un canot afin de fuir à Madagascar. cinq hommes et une femme sont considérés comme les meneurs et condamnés : deux à avoir le pied coupé, les tois autres hommes à subir 200 coups de fouet. Marie, une des insurgés, « complice au premier chef », âgée d’environ 30 ans, subit cent coups de fouet, puis son nez et ses oreilles sont coupés. On relève aussi le cas de nombreuses marrones, acculées par les chasseurs qui assiègent leur camp au bord de la ravine, qui dans un geste suprême de défi, se jettent dans le vide avec leur enfant dans les bras.

Fondamentalement, les femmes donnent un sens à l’existence marrone en donnant la vie à des enfants qui appartiennent à leurs parents et non aux maîtres. Futurs marrons, ils sont dénommés « créoles des bois ». Elles « normalisent », elles recréent en quelque sorte leur vie dans la constitution de familles, dans un espace privé, protégé et libre : les camps marrons. Toutes ces choses évidentes sont refusées aux esclaves dans les domaines des maîtres.
D’autre part, elles restent dans les camps pendant que les hommes vont au combat et font les descentes. Et quand les hommes ne reviennent pas d’une expédition, c’est naturellement à elles que revient la survie du camp et surtout celle des enfants. Elles sont donc les garantes d’une longue occupation tant que le village n’est pas découvert et détruit par les chasseurs de Noirs.
Ce fut le cas quand, en Juin 1751 à l’Îlet à Corde à Cilaos, les chasseurs découvrent avec stupeur une installation de longue date où se côtoient trois générations de marrones avec des enfants. Le chasseur Edme Cerveau « tue une vieille négresse nommée Bonne, dont la fille : Zavelle, de son nom malgache, était la mère de Mangalle ».

La riposte administrative de La Bourdonnais a été en mars 1739 l’organisation d’une grande « battue » au même moment, sur tous les lieux de marronnage du territoire « pour éradiquer le marronnage ». Cette opération sans précédent a mobilisé et regroupé pratiquement tous les détachements de chasseurs de Noirs de l’île qui se mettent en chasse en même temps.
Les résultats de la grande battue sont terribles pour les marrons mais ils ne sont pas anéantis et n’en continuent pas moins la lutte.

Isle Dauphine. Sanson, Guillaume. 1741.
Musée historique de Villèle

Dès ses premières manifestations, le marronnage organisé concerne en majorité des esclaves malgaches. D’ailleurs dans de nombreux documents anciens, le terme Madagascarins désignaient globalement les esclaves marrons de Bourbon. Désir effréné de justice et de liberté certes (valable pour tous les esclaves qu’ils soient Indiens, Africains, Chinois ou Malais !) mais aussi des facteurs d’incitation dont ne disposent pas les autres groupes d’esclaves non malgaches. Les Malgaches de première, de deuxième génération ou même plus (l’appellation « créole » masque l’origine ethnique), forment la majorité de grands marrons. Ceci, pour deux raisons majeures.

La première raison c’est leur nombre important au départ de la colonie qui favorise une plus grande cohésion. Ce n’est que beaucoup plus tard que l’origine ethnique des esclaves se diversifie beaucoup. Au départ la principale source de traite est Madagascar, et l’Inde dans une bien moindre mesure. De plus l’unité linguistique dont seuls bénéficient les Malgaches permet une communication efficace et spontanée. A preuve des esclaves qui s’enfuient dès leur débarquement sans même passer par les habitations : nous en avons le bel exemple de Tsimanandia (Simanandé) et de son fils Tsifanoro (Tsifaron) surpris par Lislet Geoffroy dans les hauts. Elle explique ne pas connaître son « maître », ne l’ayant jamais vu et n’ayant jamais vécu sur l’île qu’en marronnage. Elle fut dès son arrivée intégrée à un groupe de marrons. Certains esclaves fuient peu de temps après leur arrivée sur l’île, si vite que leur maître n’a pas eu l’occasion de les connaître.

C’est la même situation pour le maître Morel qui déclare, le 29 juillet 1733, la fuite de Rasiva, une de ses esclaves malgaches, « nouvellement venue de Madagascar », dont il ignore le nouveau nom français attribué. La même année, de nombreux esclaves de la Compagnie travaillant sur ses travaux, s’évadent eux aussi, peu de temps après leur arrivée à Bourbon.
L’usage du malgache, avec des variantes régionales certainement, mais en tout cas parfaitement compréhensible par tous les originaires de Madagascar sur toute la période de l’esclavage, a permis une intercompréhension et une complicité fécondes entre eux. Il se peut que cela ait beaucoup compté sur le renforcement du royaume de l’intérieur par la communication entre marrons et esclaves restés sur les habitations. On constate de nombreuses situations où ces esclaves contribuent activement à la lutte des grands marrons.

Ainsi, Capitaine Dimitile assure le service de renseignement dans le groupe du roi Laverdure et il y a parmi les esclaves, des agents, qui circulent sans arrêt d’une habitation à une autre pour la collecte d’informations. Jean, esclave de Desforges, longtemps en petit marronnage, renseigne sur les mouvements des chasseurs et détermine la stratégie du groupe à « ne pas s’amuser à faire des camps, mais bien à marcher toujours » pendant de longs mois de traque. Il devait y avoir de nombreux autres cas de ce type dans leur organisation.

La seconde raison est la proximité de Madagascar – 800 km de mer – qui favorise l’espoir de la rejoindre par barque à un moment ou un autre. Raison qui donne un sens stratégique à la fuite. On sait que des tentatives de retour par la mer furent couronnées de succès. Celles qui aboutirent furent peut-être rares mais elles ont existé et cela suffit pour alimenter l’espoir de gens qui de toute façon auraient agi. Il faut aussi considérer le fait qu’un esclave non résigné n’a rien à perdre à tenter le tout pour le tout. Une barque qui le mène au pays ou le fait mourir en mer dans un cercueil – la pirogue faisant partie des formes rituelles du cercueil du Malgache – opère une attraction irrésistible sur une personne qui n’aura pas de toute façon, les honneurs de vraies funérailles. On sait que chaque fois que l’occasion s’est présentée de disposer d’une barque, il y a toujours eu des esclaves pour en profiter. On connait même le cas de débarquement de l’Ile de France d’esclaves malgaches marrons en transit pour Madagascar, comme cette femme « nommée Starige, débarquée d’une pirogue à Bourbon le 22 février 1759. Une fois de plus, on peut remarquer l’importance de l’usage commun du parler malgache, qui permet de relier la population servile de même origine des deux îles. Ceci démontre aussi la possibilité et l’efficacité d’une organisation centrale, un « royaume » qui favorise de tels liens inter-îles.

Le royaume marron de l’intérieur bénéficie beaucoup de cette forte présence initiale, continue de surcroit, d’esclaves malgaches, rejoints d’ailleurs par des Indiens, puis des Mozambicains.

Les principes de fonctionnement du royaume de l’intérieur

Ein grosser Herr von Madagascar = Grand de Madagascar. 1683.
Musée historique de Villèle

Le royaume se caractérise d’abord par une organisation sociale hiérarchisée sur le modèle ancestral des sociétés d’origine. Les titres de « roi », « reine », « capitaine » traduits du malgache semblent dérisoires sans la considération d’une lutte politique armée mise en œuvre de longues années et reliant les générations de guerriers entre elles. Quand un chef tombe, un lieutenant le relaie aussitôt comme semble le montrer le remplacement systématique, et rapide des « rois » au poste de commandement extrême.

Ainsi, à Laverdure, reconnu par les siens comme « roi de tous les marrons », tué au Bras de La Plaine en 1752 succède le bien nommé Manzak, « roi » en malgache, qui est déjà repéré comme tel le 12 août 1754. Il est tué par le chasseur de Noirs, Dugain, en 1758.
Dans les documents se découvrent des indices révélateurs. Une stratégie et une discipline quasi militaires se sont établies dans le temps au sein des groupes de combattants.
C’est sans surprise que l’on apprend par exemple en 1799, par un jeune esclave, Henry, que deux fois par semaine, la nuit, les esclaves d’une plantation se réunissent en bord de mer pour s’entrainer à la guerre.

Le deuxième point fort du royaume est une capitalisation des moyens et une construction logistique sur le long terme.
Basée sur le constat de la précarité de leur situation et la nécessité de continuer la lutte avec des personnes pouvant disparaitre à tout moment, la priorité est donnée à la transmission des savoirs et techniques acquis en marronnage et leur capitalisation à travers les générations de marrons.
Les camps et les lieux de repli se trouvent occupés d’un groupe à un autre. Ainsi, le camp au lieu-dit Berceau de Pitsana (Pitre), se trouve occupé par un groupe puis par un autre, à 47 ans d’intervalle. Après Pitsana, grand chef multirécidiviste condamné en février 1705 à avoir le pied coupé pour marronnage, et disparu par la suite, Laverdure et son groupe, poursuivis par Mussard en août 1752 en sont délogés.

Même schéma pour le site archéologique de la « vallée secrète » à Cilaos, qui connaît des occupations successives de marons, insoupconnées des chasseurs de Noirs.

Une infrastructure minimale (du moins discrète) mais efficace de sentiers relie les différents points du royaume et facilite la circulation. Entre autres exemples, ce sont les marons qui tracent un premier sentier de Saint-Benoît à Saint-Pierre par les Plaines, qui élargi en 1752, ouvre une voie devenue officielle.

Le système toponymique de l’espace des marrons prouve et soutient largement cette capitalisation des savoirs et des techniques accumulées au cours des longues années de marronnage. Il propose un riche inventaire des ressources du territoire aussi bien en matière de ravitaillement que de logistique guerrière pour aider à la survie des combattants. La centaine de noms conservés trace une véritable géographie physique, morale et spirituelle du royaume mise à la disposition des différents groupes et générations qui se succèdent.

Il reste à découvrir les modalités pratiques de transmission : un langage codé ? Des dépôts dans des lieux secrets où seuls les grands chefs initiés accèdent ?
Le grand marronnage n’a pas fini de livrer ses secrets.

Conclusion

Le grand marronnage est la réponse cinglante d’hommes et de femmes traqués comme du gibier, dont les chasseurs de Noirs rapportaient la main droite coupée comme trophée de chasse qu’on clouait à un arbre de la grande place publique de la ville.

Des stratégies de survie remarquables ont été mises en œuvre pour contrer le système esclavagiste bourbonnais par des marrones et des marrons qui, ne pouvant facilement fuir par la mer, ont construit au cœur de l’île un espace durable de liberté : le royaume de l’intérieur. Ce dernier s’est développé au fur et à mesure de l’arrivée des esclaves de provenance de toutes les régions de Madagascar, et même parfois de l’île de France.
Devant leur survie à la discrétion et à l’empreinte la plus faible possible de leur occupation de l’espace sur l’environnement, les marrons ont mis au point des techniques d’exploitation des sols et des ressources qui pourraient aujourd’hui être bien utiles pour la préservation de la nature entre autres attitudes écologiques.

Outre la leçon de courage et de détermination dans la lutte pour la liberté qu’ils ont montrée, nous ne faisons qu’entrevoir aujourd’hui les autres aspects du riche héritage matériel et immatériel des grands marrons qui reste à explorer.

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Charlotte RABESAHALA

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