L’esclavage

Résistances à l’esclavage

La révolte des esclaves de Saint-Leu, novembre 1811
Auteur
Gilles GÉRARD

Historien


La révolte des esclaves de Saint-Leu, novembre 1811

Parmi les stratégies mises en place par les esclaves pour résister à l’inhumanité de la société et du système esclavagiste à La Réunion, on relève deux démarches principales, la révolte et le marronnage.

Il n’y a aucune opposition ni antagonisme entre ces attitudes qui seront le résultat de situations complexes spécifiques à chaque habitation ainsi que du contexte historique.

Le marronnage, petit ou grand, sera le plus souvent un acte individuel, silencieux, qui verra l’esclave fuir l’habitation en direction des Hauts de l’île, à l’abri dans les montagnes et les cirques.
Cela entraînera parfois des organisations de plusieurs individus dans des camps de marrons.  Les archives attestent également de descentes de marrons vers les habitations pour y trouver nourriture, outils, et quelquefois des compagnes. Présent dès le début du peuplement, le marronnage sera une réalité constante dans l’histoire de Bourbon. A la veille de l’abolition en 1848, on recense encore plusieurs centaines de marrons, dont certains depuis plus de 20 ans.

Durant près de deux siècles d’esclavage à Bourbon, hormis quelques complots en gestation et vite réprimés, la révolte de Saint-Leu, en 1811, sera la seule à avoir connu un déroulement complet.
L’étude de cette insurrection révèle une stratégie qui se caractérise à la fois par une dimension collective et par une volonté de mettre à bas le système esclavagiste.

Elle se caractérise par une descente des Hauts où travaillaient les esclaves vers les Bas où résidait une partie de la population Libre. Ce mouvement s’effectuera dans le bruit et la fureur et on assistera à une inversion, une révolution, des comportements : la peur s’installera ouvertement parmi les Blancs, ce sont eux qui fuiront le courroux des esclaves.

Malgré l’apparente opposition entre révolte et marronnage, l’insurrection de Saint-Leu nous démontre les liens étroits, les interactions, entre ces deux comportements. Que ce soit avant l’insurrection, pendant son déroulement ou dans les mois qui suivront, le thème du marronnage sera toujours présent.
Si des sentiments de révolte individuelle des esclaves ont contribué à nourrir les craintes des maîtres d’actes de violence, de pillage ou de crimes, c’est cependant la version collective de la révolte qui attise les peurs des propriétaires, les incitant à mettre en œuvre des stratégies de protection.

C’est ainsi que l’usage permanent du fouet, la diversification ethnique sur les habitations mais également un système alimentaire et sanitaire permettant le maintien des individus dans un état de faiblesse contrôlé par rapport aux besoins en bras pour l’agriculture, seront les outils de domination sur la population esclave. L’élaboration, la conception et la mise en oeuvre d’une révolte collective étaient donc très difficiles à réaliser et dépendaient de multiples facteurs.

L’insurrection de Saint-Leu va concerner directement plus de 200 esclaves d’origines diverses (Africains, Malgaches, Créoles) et aux fonctions variées (noirs de pioches, domestiques, forgerons, commandeurs, etc.)
Cette révolte fut préparée jour après jour durant des années ; la décision de la mettre en oeuvre sera sans aucun doute déterminée par la prise de possession de l’île par les Anglais, fin 1810 et par le désarmement partiel des maîtres que cela avait entraîné. Cette « guerre », sera marquée par une extrême violence, tant du côté des insurgés, deux à trois Blancs tués directement ou indirectement, que dans la répression féroce qui s’abattra sur les insurgés. Des dizaines de révoltés seront tués lors de l’affrontement ou décèderont en prison. Sur les vingt-cinq condamnés à mort, sept bénéficieront d’une grâce, trois décèderont en prison avant leur exécution et quinze seront décapités à la hache dans cinq villes différentes, pour l’exemple.

Si l’idée de révolte est permanente dans l’esprit de nombreux esclaves, elle va pouvoir se concrétiser à Saint-Leu en raison d’une particularité naturelle ; un manque d’eau permanent sur la commune obligeait les esclaves de la partie Sud à se retrouver jour après jour pour les corvées d’eau à un bassin alimenté en permanence par une source et situé au-dessus des habitations, dans la ravine du Trou.

Bassin de l’eau ou bassin misouk, ravine du Trou. Photo Laurent De Gebhart

C’est là que se produisirent les contacts réguliers entre esclaves de différents maîtres. C’est là que s’organisa dans un premier temps le projet de révolte. Il s’agit ici de la première donnée objective permettant la diffusion de l’idée de révolte.

La volonté politique des insurgés d’échapper à la servitude mais également de renverser un système global va se trouver renforcée par des contacts qui auront lieu avec des esclaves de la commune de Saint-Louis. Ce deuxième élément déterminant se produira à l’occasion de travaux de manutention de troncs d’arbres à charger en baie d’Etang Salé sur un navire anglais, le Windham, en décembre 1810.

Navire Lautaro en 1818, ex Windham, construit en 1800.
Wikipédia

Durant près de deux mois, des esclaves réquisitionnés sur chacune des deux communes vont entretenir et faire mûrir l’idée d’une révolte commune.
A la lecture des interrogatoires des esclaves mis en accusation, il semble que c’est lors de ces échanges que l’esclave Figaro affirmera pouvoir entraîner de nombreux esclaves de Saint-Louis dans la révolte, ce qui s’avérera faux, déclenchant dès lors le début de la répression et la mise en oeuvre prématurée de la révolte.

Un troisième élément va faciliter la préparation de cette révolte. Plusieurs esclaves de Saint-Leu, dont Elie et Gilles qui apparaîtront par la suite comme les meneurs du mouvement, vont partir en marronnage à la fin des travaux de manutention sur le Windham.

Etat des noirs des habitants de St Leu en réquisition, avril 1811 ; ADT L482

On trouve en effet trace, dès le 19 février 1811, de leur présence en tant que marrons à la prison de Saint-Paul. Ils y resteront deux mois. C’est là qu’ils rencontreront d’autres esclaves emprisonnés et venus des propriétés de Saint-Paul, dont celle de Mme Desbassayns, en général pour cause de marronnage. Cela explique la présence d’esclaves de Saint-Paul et de Saint-Louis dans la liste de ceux arrêtés à l’issue de la révolte en novembre 1811. Cela démontre surtout qu’il s’agissait, à travers cette révolte, d’affronter le système esclavagiste bien au-delà des limites géographiques de Saint-Leu.
Parmi les esclaves emprisonnés alors à Saint-Paul, on trouve ainsi Philibert, esclave d’un Libre de Couleur, « détenu au bloc pour cause de marronnage ». Il décèdera le 9 novembre 1811, sans doute des suites de ses blessures lors de la « guerre » avec les Blancs.

Etat nominatif des noirs détenus au bloc de St Paul, avril 1811 ; Gazette de l’Isle Bourbon ; ADR L495

D’autres esclaves ayant travaillé sur la Windham semblent également s’être réfugiés sur ce navire, bénéficiant de la protection, pour quelques temps, des marins britanniques. C’est sur ce bateau qu’ils récupéreront également le drapeau qui sera brandi lors de la révolte.
Si en 1810, rares ont été les esclaves de Saint-Leu emprisonnés à Saint-Paul, à partir de février 1811, ils vont être bien plus nombreux, dont quelques femmes, à y rester plusieurs semaines. La aussi, les contacts entre esclaves de diverses propriétés qui n’étaient pas nécessairement proches du bassin de l’eau, vont contribuer à la diffusion des idées de révolte.

La révolte éclatera le 5 novembre suite à l’arrestation, la veille, d’esclaves de Saint-Louis dénoncés par Figaro et dont certains étaient déjà qualifiés de marrons : Jean depuis peu de jours et Benjamin depuis 11 mois.

Lettre du 25 novembre 1811 sur la révolte adressée au gouverneur anglais Farqhar par son secrétaire à Bourbon ;
Archives de Londres CO 167/19

Lorsque le 7 novembre les insurgés descendront depuis le bassin de l’eau vers les habitations, des témoignages, en particuliers d’esclaves, attestent de la confusion entre « révoltés » et « bande de marrons » venus piller les maisons :
« vers 7 heures, Paulin noir de Mr Macé est venu lui dire que Mr Armel Macé venait d’être entouré par des noirs marrons, qu’aussitôt il s’est rendu auprès de Mr K/Lonet pour l’avertir ; que Mr K/Lonet lui a dit de ne pas bouger de l’emplacement avec sa bande que quand à lui il allait chercher du monde et qu’il remonterait tout de suite … qu’il avait vu Mme K/Lonet descendre avec son mari ; qu’à sa demande il lui avait donné deux noirs pour la porter… »

Interrogatoire de Benjamin, esclave de Macé Père, le 21 novembre 1811 ; ADR BL 274

Ce témoignage de Benjamin confirme également la fuite des maîtres.
Parfait, esclave cafre, sera arrêté en possession de deux pistolets qu’il déclarera tenir de Mr Caro qui les lui avait donnés pour accompagner le détachement pour la chasse aux marrons. Il dira également :
« quand il a vu ce train là (les bandes de noirs), il n’a pas cru que c’étaient des privés, il croyait que c’était des marrons. »

Un des actes marquant de cette révolte sera le déferrement de plusieurs esclaves sur l’habitation de B. Hibon :
« Gilles et Elie étaient venus avec une bande de noirs & ont fait sauter la porte de la grande case, … ils ont déferré Bastien, Joson, Zéphirin et Elie. »
A la question du procureur sur les motifs de leur mise au bloc de l’habitation, il est répondu :
« parce qu’il avait resté marron trois semaines, qu’il y avait un mois environ qu’il était à la chaîne. »

Il n’y aura que peu de pillages des habitations, aucun incendie de bâtiments et aucune violence envers les femmes Libres. Seul deux frères Macé, s’opposant à l’entrée des insurgés sur leurs habitations seront assassinés.
L’affrontement direct entre les insurgés et un groupe de propriétaires armés, Blancs ou Libres de Couleur, secondés par des esclaves fidèles, se déroulera dans un fond de ravine.

Ne possédant que des sagaies, des haches et deux fusils volés, les esclaves seront vite maîtrisés par les Blancs disposant encore d’un minimum d’armes à feu. Plusieurs dizaines d’esclaves décèderont lors de l’affrontement, près de 150 seront arrêtés puis emprisonnés soit le jour même soit dans les jours qui suivront. Leur jugement, condamnation puis exécution auront lieu en mars 1812.

A l’issue de la révolte et de sa répression, les départs en marronnage de plusieurs esclaves seront signalés. Dans les recensements de 1812, plusieurs maîtres indiquent que certains de leurs esclaves sont « au criminel » ou « mis en jugement » ; On trouve également des mentions d’esclaves « marron depuis 7 mois », ce qui correspond à novembre 1811.

Sur la propriété de Célestin Hibon, celle où Elie était esclave et où l’élaboration, la préparation et la mise en œuvre du mouvement ont été les plus significatives, on relèvera après la révolte six esclaves, cafres ou malgaches qui seront déclarés « marron  depuis la révolte. »

Un autre élément indique la continuité entre révolte et marronnage. Il s’agit de la nature de la répression. Les marrons poursuivis et capturés étaient bien souvent exécutés et non ramenés sur les propriétés. Les chasseurs de noirs, pour justifier de leurs actions, rapportaient soit les oreilles, soit la main droite du marron comme preuve.

Ce démantèlement du corps humain, ces amputations, portaient atteinte à l’intégrité physique du défunt. Avec la décapitation des condamnés de la révolte de 1811, le démembrement sera à nouveau présent. Là aussi, on va observer un déplacement d’une partie du corps. Jasmin et Géréon, exécutés à Saint-Denis, auront leur tête transportée, et sans doute exposée à St Leu. L’objectif de l’intimidation envers les esclaves était très vraisemblable.
On peut enfin remarquer que la présence des femmes, dans la révolte ou dans les départs en marronnage, fut toujours très minoritaire, signalant ainsi que les formes de résistance qu’elles privilégiaient se trouvaient davantage dans des formes de structuration familiale.

Elie et trois de ses frères seront décapités et leur mère arrêtée et interrogée. Gilles et son père décéderont à la suite de la révolte, sa mère et sa sœur seront également emprisonnées puis relâchées.

Une seule révolte durant près de deux siècles d’oppression alors que les départs en marronnage se comptent en milliers, cela souligne la main mise totale des maîtres sur leurs esclaves. Les actions individuelles, tel que le départ en marronnage, étaient plus facilement réalisables.
S’il y a eu finalement échec de la révolte, les succès des départs en marronnage ne furent eux que bien souvent temporaires.

Si son déroulement ne s’étend que sur quelques jours, début novembre 1811, et sur une zone assez réduite, les Hauts de Saint-Leu, elle ne peut se comprendre cependant que dans la durée de la préparation et dans l’étendue géographique visée dans un premier temps. De plus, son impact sera tel sur la population Libre que, pendant plusieurs décennies, elle alimentera les angoisses des maîtres puis, après l’émancipation, fera l’objet d’un déni et de déformations historiques.

Ce sont les Blancs eux-mêmes qui utiliseront, pour parler de cette révolte, les termes de guerre et de révolution des Noirs, attestant ainsi du traumatisme vécu par la population Libre et de l’importance politique de ce mouvement.

Recensement Célestin Hibon 1812 ; ADR L240
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Gilles GÉRARD

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