L’étude des archives de la région de Saint-Louis, dans les limites territoriales qui lui sont assignées à cette époque , révèle des agressions et des violences politiques fréquentes et persistantes . Différents acteurs exercent des actes de brutalité, soit pour renforcer leur domination, soit pour lutter contre une oppression. Théorisée dans le cadre d’études sur la seconde colonisation, l’historiographie de la violence coloniale met en rapport deux temps de la colonisation : la conquête et le maintien de l’ordre . En contexte esclavagiste, la traite des captifs constitue la violence primordiale. La capture, puis la déportation d’hommes et de femmes inaugure, légitime et renforce l’usage de la force au quotidien. Les actes de brutalité sont ensuite perpétués et remodelés par les nécessités du maintien de l’ordre dans la colonie.

Dans la seconde partie du XVIIIe siècle, les Français deviennent les plus gros importateurs de captifs dans les colonies d’Amérique du Nord . Le commerce colonial et la traite des esclaves génèrent des profits économiques dans tout le royaume . Les villes et les arrière-pays portuaires s’enrichissent en produisant des produits d’exportation et, en définitive, ce sont tous les détaillants, puis les consommateurs, qui profitent du sucre et du café produits dans les colonies. L’analyse d’un essor aussi considérable ne peut être réduite au renvoi à la psychologie des acteurs. Le commerce des esclaves n’est pas l’œuvre de quelques aventuriers, animés par l’avidité et l’appât du gain, il est au contraire pleinement intégré aux stratégies de développement du premier empire colonial. Il existe, selon l’historienne Aurélia Michel, « une raison d’État qui produit le nègre, le capture en Afrique, le transporte à travers les mers, le force à travailler » . L’État mercantile français est le premier bénéficiaire du commerce colonial, il est aussi le principal opérateur des expéditions de traite. Ces politiques impériales entrent en résonance avec des logiques privées, fondées sur la liberté du capital et de la propriété. Les négociants et les armateurs amassent rapidement de grosses fortunes, la traite devient un outil de réussite sociale.

La famille Nairac est représentative de ces riches dynasties de marchands qui développent des relations entre l’Europe, l’Afrique, l’Amérique et l’Asie. Antoine Henry-Paul Nairac (1735-1816) débarque aux Mascareignes en 1770 et s’installe à Saint-Pierre. À Saint-Louis, son fils Richard-Henry Nairac (1763-1831) rachète progressivement le domaine de Maison-Rouge, qu’il gère en location depuis 1793 . Les Nairac sont négociants-armateurs à Bordeaux, de père en fils. Les oncles de Richard-Henry Nairac pratiquent le commerce colonial et la traite depuis Bordeaux et La Rochelle. Entre 1764 et 1780, leurs maisons de négoce déportent plus de 17 500 captifs, depuis les côtes de l’Afrique de l’Est puis du Mozambique, principalement vers l’île de Saint-Domingue . Leur réussite commerciale est considérable. En 1775, un rapport élogieux de Charles d’Esmangart, subdélégué de l’intendant de Guyenne, appuie la demande d’anoblissement des frères Nairac :
La maison des sieurs Nairac est une des plus fortes de cette ville par l’étendue de leur commerce qu’ils font avec une noblesse et un désintéressement qui les distinguent de leurs concitoyens, ayant actuellement eux ou leur famille, huit navires employés au commerce et à la traite des nègres, que leur probité, leurs bonnes mœurs, et leur zèle à se prêter dans toutes les occasions aux vues du gouvernement, les rendent recommandables à tous ceux sous les yeux desquelles ils font leurs opérations .
La vente d’êtres humains est devenue une activité méritante, qui procure à la fois l’enrichissement et la respectabilité. L’honorabilité acquise par les principaux acteurs de la traite participe à l’invisibilisation de l’extrême violence subie par les captifs. Les souffrances infligées s’effacent dans les discours, et peut-être aussi dans les consciences. Au travers de certaines archives judiciaires, il est cependant possible de reconstituer une partie des épreuves vécues par les captifs.
Au cours du XVIIIe siècle, le nombre d’expéditions maritimes vers Madagascar s’accroît considérablement. Les Français achètent des esclaves, du riz et du bétail sur la côte orientale de la Grande Île, les Hollandais et les Omanais s’approvisionnent plutôt sur la côte occidentale. Pour se procurer toujours davantage de captifs, les sociétés malgaches se militarisent et progressivement les conflits s’étendent, le front de traite se déplaçant vers l’intérieur des terres . Nés à Madagascar, Isaac et Diamfalam, sont d’abord victimes de la violence des affrontements sur le sol de leur île . Ils sont ensuite revendus à des négociants français, puis déportés à Bourbon. Entassés et enfermés en cale, les conditions de navigation des captifs sont effroyables, même si le voyage est moins long que dans l’océan Atlantique . Après le traumatisme du rapt et de la déportation, les deux hommes subissent l’impact du déracinement, de la perte des repères culturels et des liens sociaux .

À l’île Bourbon, Noël Nativel (1750-1817) achète Diamfalam et Isaac vers 1790 . Âgé d’une quarantaine d’années, il est propriétaire d’une habitation de taille moyenne à Saint-Louis, le long de la ravine du Gol. Il ne possède qu’une dizaine d’esclaves, mais sa mère Henriette Héros, veuve Pierre Nativel, figure parmi les plus gros propriétaires de Saint-Louis, avec 125 esclaves recensés en 1789 . Pour les maîtres, l’accueil de nouveaux captifs est une période sensible, car il leur faut contraindre à la servitude des hommes qui, pour la plupart, sont nés libres et découvrent le système colonial. Les risques de fuite ou de rébellion sont importants et d’ailleurs, Noël Nativel et sa femme Marie-Françoise Payet considèrent que ces deux esclaves malgaches « sont méchants » . En dépit de leurs efforts, « ces deux Noirs n’ont jamais voulu apprendre le français » et pour leur parler, il leur faut passer par l’intermédiaire de « négresses malgaches » . Diamfalam reconnaît qu’il a commencé à apprendre les prières des Blancs mais les a oubliées depuis. À la fin du XVIIIe siècle, certains colons continuent à christianiser leurs esclaves. L’imposition du baptême catholique, précédé d’une période d’instruction de la langue et des prières, constitue un rituel d’intégration des nouveaux captifs, qui marque symboliquement le basculement de leur condition . Noël Nativel suit en cela les usages transmis par ses parents, qui sont à l’origine de près de 10 % des baptêmes et des mariages d’esclaves à Saint-Louis entre 1748 et 1769. En raison de leur résistance à l’apprentissage de la langue des colons, Diamfalam et Isaac ne sont pas baptisés. Pourtant, comme c’est le cas pour l’immense majorité des captifs qui débarquent sur le sol de Bourbon, leur maître leur attribue quand même un nouveau nom : Diamfalam est nommé Athanase. L’abandon de l’usage de son nom originel est une nouvelle violence symbolique , qui scelle la perte de son ancienne identité et inaugure son entrée dans la servitude.

Le premier cadre du pouvoir, celui des violences quotidiennes, est le lieu de travail c’est-à-dire à Bourbon : les plantations. Pour maintenir en servitude des esclaves plus nombreux qu’eux, les maîtres ne peuvent faire l’économie d’une violence extrême. Les planteurs sont autorisés à punir les esclaves qui commettent des petits délits. Ils peuvent les battre et les enchaîner, mais n’ont pas l’autorisation légale de les mutiler ou de les tuer .

Deux années après leur arrivée sur l’habitation, Isaac et Diamfalam sont mis à l’écart des autres esclaves : ils ne vivent pas dans les cases en paille construites non loin de la maison des maîtres. Âgé d’environ cinquante ans, Diamfalam est à présent gardien de la cour, dans les hauts de la propriété, où il partage une case avec Isaac. La journée, les deux hommes soignent les animaux, poules et cochons. Ils participent aussi aux travaux agricoles, au sein de la bande d’esclaves, c’est-à-dire d’une équipe de travailleurs serviles dirigée par un autre esclave : le commandeur. La nuit, ils sont chargés de surveiller la cour pour prévenir les vols.
Le matin du 30 octobre 1792, Noël Nativel monte dans les hauts de son habitation, accompagné de son commandeur Hyacinthe, un esclave africain d’environ 25 ans. Il s’étonne d’y trouver les deux malgaches dans leur case et leur demande pourquoi ils ne sont pas allés travailler avec la bande. Comme les deux hommes lui « répondent impertinemment qu’ils ne voulaient pas y aller » , Noël Nativel ordonne à Hyacinthe de les mener à l’ouvrage. Le commandeur, armé d’un bâton, rentre dans la case et saisit Isaac par le bras pour le faire sortir. Mais Diamfalam vient au secours de son ami, et la situation dégénère en bagarre générale. Hyacinthe assène des coups de bâton à Diamfalam, qui saigne abondamment de la tête. Noël Nativel tente d’intervenir, mais Isaac lui porte deux coups de sagaie, au niveau du cou et de la poitrine, puis tente de s’emparer de son fusil. Alertée par le bruit et les cris, Mme Nativel se saisit d’Isaac par-derrière, lui serre le cou de toutes ses forces et parvient à lui faire lâcher prise. À ce moment, entendant arriver d’autres Blancs accompagnés de quelques esclaves, les deux Malgaches prennent la fuite .
Isaac et Diamfalam ne se sont jamais résignés à subir l’oppression. Depuis leur arrivée, ils multiplient des actes de résistance non-violente : refus de se rendre au travail, d’apprendre la langue ou d’obéir aux ordres. En ce jour d’octobre, un seuil est cependant franchi : les deux hommes se rebellent ouvertement et usent à leur tour de violence. Peut-être d’abord parce que Hyacinthe viole leur intimité en pénétrant dans leur case. Diamfalam est de plus en froid avec le commandeur, dont il ne reconnaît pas l’autorité. Tous deux s’accusent mutuellement d’avoir volé une poule à leur maître. Mais Hyacinthe est surtout un instrument entre les mains du maître, manipulé pour exercer la violence à sa place. Isaac ne s’y trompe pas et assène les coups les plus cruels à Noël Nativel. Il commet ainsi ce qui constitue le crime majeur dans une société coloniale : l’agression par un esclave d’une personne libre et dite blanche .
Les deux fugitifs sont rapidement capturés par les esclaves de la veuve Pierre Nativel, dans les hauts de l’habitation. Ils sont conduits devant un conseil municipal extraordinaire, présidé par le maire de Saint-Louis : Antoine François Pascalis (1744-1802). Pour les délits les plus graves, la justice coloniale se substitue en effet à l’autorité domestique et, en 1792, les municipalités conservent les pouvoirs de police dont elles disposaient sous l’Ancien Régime . Isaac et Diamfalam sont dénoncés à la juridiction royale, puis transférés à la prison criminelle de Saint-Denis .

Même après avoir été arrêtés et incarcérés, les deux hommes persistent à refuser de se considérer comme esclaves. Lorsque le maire demande à Diamfalam de décliner son nom et son statut, celui-ci déclare courageusement « s’appeler Diamfalam et être malgache, et aujourd’hui s’appeler Athanase et son maître Noël Nativel » . Il est exceptionnel qu’une personne mise en esclavage, convoquée devant une assemblée de notables, leur fasse l’affront de se présenter sous son véritable nom. Diamfalam affirme ainsi sa condition d’homme libre et remet en cause la légitimité de sa servitude. De même, lorsque le juge d’instruction demande à Isaac s’il comprend qu’il va être jugé pour assassinat sur son maître, il répond « qu’il ne connaît pas la loi des Blancs mais qu’il voudrait être jugé par un « cabare » . Isaac considère qu’en tant que malgache, il ne devrait pas être soumis aux institutions coloniales, mais être entendu par un kabary , selon les usages de son pays.
Isaac et Athanase sont jugés le 11 janvier 1793 par le Conseil supérieur de Bourbon . Reconnu coupable d’une tentative d’assassinat sur son maître, Isaac est condamné à la peine capitale. Son exécution donne lieu à une sinistre mise en scène, car qu’ils soient appliqués par les maîtres ou par l’administration coloniale, les châtiments sont conçus dans le but de terroriser et d’humilier les personnes tenues en esclavage . Isaac et son complice Diamfalam sont escortés, de Saint-Denis à Saint-Louis, par un caporal et quatre fusiliers du détachement du régiment de l’île de France . Lorsque les deux condamnés arrivent à Saint-Louis, deux coups de canons sont tirés à une minute d’intervalle « afin que cet avertissement effrayant serve d’exemple à tous les Noirs » . Isaac est ensuite exécuté en place publique à Saint-Louis, probablement en présence d’esclaves rassemblés pour l’occasion. En vertu du droit de propriété, son maître est indemnisé par les autorités bourbonnaises, pour la perte de son esclave . L’autorité domestique de Noël Nativel, contestée par les deux révoltés, est désormais rétablie et légitimée par les institutions coloniales.

L’histoire de vie de Diamfalam et d’Isaac, comme le parcours des Nairac, illustrent tous deux les tragiques connexions entre les stratégies mises en place par des acteurs locaux et l’établissement d’un système mondialisé, colonialiste et esclavagiste. Pour justifier leur domination, les colons s’approprient des logiques impériales et, en retour, les institutions coloniales renforcent et légitiment leur pouvoir. La violence du rapt et de la déportation de captifs africains constitue le fondement économique et symbolique des sociétés de plantation. Elle est constamment réactualisée, à la fois pour maintenir l’ordre colonial et pour le justifier. Les formes de violence évoluent et se renouvellent, mais elles maintiennent les oppositions fondatrices et peuvent donc être analysées comme des « altérations d’une situation initiale ».
Ces recherches ont fait l’objet d’un mémoire de master, intitulé Bruit et fureur de l’esclavage à Saint-Louis 1870-1848. Actuellement, dans le cadre d’une thèse de doctorat, nous poursuivons notre étude du travail contraint dans la région de Saint-Louis. La période d’investigation y est élargie au temps de l’engagisme, afin d’insérer l’esclavagisme dans une dynamique coloniale plus globale : l’imposition du travail forcé à certaines catégories de population.